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Publié le 16/07/2020

« Cette saison est vraiment un gros point d'interrogation ! »

Directeur du CAMPING BRASILIA, un camping cinq étoiles situé à Canet-en-Roussillon dans les Pyrénées Orientales, membre du comité directeur et co-fondateur de la chaîne YELLOH VILLAGE, Yann MARLIC analyse avec lucidité ce début de saison estivale très difficile et envisage l'évolution de son activité. Du jamais vu pour un camping installé solidement sur son créneau haut de gamme !

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Comment s'annonce cette saison si particulière dans votre camping ?

La saison s’annonce effectivement très compliquée. Habituellement, nos clients réservent, pour 80% d’entre eux, d’une année sur l’autre et en décembre, notre camping est rempli, tant pour les bungalows que pour les emplacements, à hauteur de 80%. L’année 2020 a mal commencé avec la fermeture administrative qui a duré du début avril jusqu’au 13 juin. Cela nous a fait perdre environ un million et demi d’euros sur un chiffre d’affaires annuel de près 8,5 millions d’euros. Et le début de saison ne s’annonce pas très bon.

Yann Marlic

Pour vous donner un ordre de grandeur, nous accueillons actuellement 200 familles au lieu de 600 habituellement. Si l’on se projette sur l’ensemble de la saison, notre taux d’occupation moyen sur l’ensemble de la saison, de la mi-juin jusqu’à la mi-septembre, ne devrait être que de 66 %. En fin de saison, je pense que nous devrions accuser une perte de 30 % de notre chiffre d’affaires. Même si la baisse d’activité est sensible, notre situation n’est pas la pire parmi les campings de la chaîne YELLOH VILLAGE à laquelle nous appartenons. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont des taux de fidélisation habituellement élevés. On peut craindre pour la santé financière de certains campings de la chaîne qui n’ont pas la trésorerie d’une structure comme la nôtre avec ses 60 ans d’existence. Ils pourraient perdre jusqu’à la moitié de leur chiffre d’affaires.

Un contexte déstabilisant et démotivant


Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle de votre camping ?

Le problème particulier auquel nous devons faire face réside dans les charges de fonctionnement très lourdes que nous devons assumer alors que la clientèle est moins présente. Le Camping BRASILIA, un camping classé 5 étoiles, propose énormément de services. Et nous ne pouvons pas nous permettre de fermer le bar, le restaurant ou le spa même si certains jours, aucun client ne fréquente le centre de soins. Nous n’allons pas, non plus, arrêter les animations des clubs pour les enfants et les ados dans notre camping dédié aux familles même si la fréquentation est plus faible. Nous ne voulons clairement pas dégrader notre offre et nous entendons conserver notre personnel. Cette saison est vraiment un gros point d’interrogation ! Le contexte est déstabilisant et démotivant. Mais on veut encore y croire et on croise les doigts en espérant une meilleure fin de saison, surtout en septembre et en octobre.

Enregistrez-vous beaucoup d'annulations de séjour ?

Rappelons tout d’abord que 67 % de nos clients sont des étrangers. Une partie importante de cette clientèle internationale a annulé soit, parce qu’elle ne peut pas voyager comme les Britanniques obligés de respecter une période de quatorzaine, soit parce qu’elle privilégie des vacances locales comme on le peut constater, par exemple, avec les Allemands. Du côté des clients français, ceux qui ont eu peur du contexte sanitaire ont annulé leur séjour. Ce qui est paradoxal c’est que nous avons communiqué assez largement à notre clientèle avant le début de la saison pour les rassurer en leur adressant les protocoles sanitaires. On était heureux de pouvoir leur montrer que le camping allait pouvoir fonctionner à peu près normalement. Au lieu de les rassurer, cette communication a généré des vagues d’annulations. Ils ne voulaient pas passer des vacances en plein air avec une contrainte sanitaire et ont donc préféré reporter leur acompte sur l’année prochaine. Et le mouvement des annulations malheureusement continue tous les jours…Ceux qui, en revanche, ont continué de nous faire confiance et sont présents dans le camping n’ont pas cédé à cette appréhension rassurés par les consignes sanitaires mises en place.

Si en plus on brade les prix…


Les mesures d'assouplissement des règles sanitaires décidées par les pouvoirs publics français dans les écoles et les entreprises ont-elles permis d'inverser la tendance ?

Pas vraiment. Les clients français qui avaient annulé, avant l’annonce de ces mesures d’assouplissement, ne sont pas revenus sur leur décision. Par ailleurs, la reprise des cours dans les écoles au mois de juin ne nous a pas permis d’accueillir cette partie de la clientèle qui, pour bénéficier de conditions tarifaires plus avantageuses, avance les dates de ses vacances empiétant un peu sur la fin de l’année scolaire. Et puis, la réapparition de clusters comme on a pu le voir en Allemagne ou en Italie, avec parfois du reconfinement à la clé, sont des signaux négatifs, très impactants pour notre activité. Cela étant dit, je comprends tout à fait la crainte que peut ressentir une clientèle plus fragile, plus âgée et inquiète quant à l’évolution de la pandémie. Cela les incite légitimement à la prudence

Pour attirer la clientèle qui vous fait défaut, avez-vous dû baisser vos tarifs ?

Non, clairement non, et c’est surtout un piège dans lequel il ne faut pas tomber ! Car nous avons eu des coûts supplémentaires pour la mise aux normes sanitaires de nos installations. Rien qu’en achat de fournitures et de matériels, nous avons dû débourser 30 000 euros…et sans parler du réassort. Nos coûts de fonctionnement ont aussi augmenté en raison du personnel supplémentaire que nous avons dû embaucher pour assurer le nettoyage et la désinfection régulière du camping. Ainsi, nous avons doublé nos équipes chargées de nettoyer les blocs sanitaires. La sécurité est une promesse que nous avons faite à nos clients et que nous entendons bien tenir, même si elle représente une charge supplémentaire. Au début de la crise, nous pensions pouvoir ajuster notre personnel en fonction de la fréquentation plus faible. Mais cet ajustement a été très relatif. Finalement, seuls quelques vacataires n’ont pas été recrutés pour la saison : trois animateurs de clubs enfants, le DJ et un serveur employés à la discothèque. Et inversement, le personnel de nettoyage a été largement renforcé...

Au total, avec quasiment autant de services, moins de clients, plus d’achats de fournitures sanitaires et plus d’embauches, si en plus on brade les prix ; ça sera la fin de notre activité à la fin de la saison !

Concrètement, quelles mesures de sécurisation de votre activité avez-vous mises en place ?

Nous avons installé pas moins de 80 bornes de distribution de gel hydroalcoolique, acheté des masques, des plexiglas et des visières, des centaines de litres de désinfectant et de virucide, des bornes de désinfection sur pied, des nébulisateurs dans les espaces fermés du camping, affiché les consignes à l’entrée des équipements et des parties communes notamment des sanitaires, de la signalétique en français et en anglais partout dans le camping qui occupe, quand même, une surface de 15 ha.

Au-delà de cet achat de fournitures, nous avons aussi, bien évidemment, adapté nos activités et services. Si le spa reste ouvert, le hamman est fermé comme par ailleurs la discothèque. Nous avons ajusté nos pratiques en fonction des recommandations des pouvoirs publics en proposant à nouveau des sports collectifs. Nous ajustons la fréquentation de nos clubs enfants et ados avec une jauge d’un animateur pour dix participants. Pour toutes les activités sportives ou de loisirs, nous procédons systématiquement à la désinfection du matériel. Par ailleurs, pour maintenir la distanciation physique entre les personnes, nous respectons la règle des 4 m2 par personne pour les cours d’aquagym et avons supprimé entre 25 et 30 places sur la terrasse du restaurant. Les animations dansantes en fin de journée sont annulées en raison de la proximité trop importante du public sur scène.

Dans la situation d'un restaurant étoilé


Votre personnel a-t-il été spécifiquement formé au respect du nouvel environnement sanitaire ?

Avant que notre personnel de saison n’arrive dans notre camping nous leur avons adressé des notices d’information sur le risque sanitaire. En nous appuyant sur les fiches métiers du ministère du Travail, les préconisations de la Fédération nationale de l’hôtellerie de plein air et sur celles de la chaîne YELLOH VILLAGE, nous avons aussi rédigé des protocoles dédiés à chaque activité du camping comme la restauration, l’animation ou l’usage des équipements sportifs pour leur permettre d’en prendre connaissance avant leur prise de fonction.

À l’arrivée du personnel de saison, nous l'avons à nouveau sensibilisé aux nouvelles règles mais aussi au comportement à adopter vis-à-vis de la clientèle et ses interrogations. Ils allaient devoir rassurer les clients et leur montrer l’effectivité des mesures mises en place. Des règles pas si contraignantes que ça : nous recevons les vacanciers dans un hôtel de plein air, pas dans un hôpital !

Avec mon adjoint, en tant que référents Covid-19, nous veillons à la bonne application des consignes et à l’approvisionnement en produits dans le camping. Pour le reste, nous comptons sur la responsabilisation de nos clients. Car, nous ne pouvons pas, et ne souhaitons pas, surveiller tous les comportements. Comment savoir la relation entre un monsieur et une dame proches dans la piscine ? Ce n’est pas au maître-nageur de s’en occuper !

Quel a été l'appui de la chaîne Yelloh Village à ses membres pendant cette période difficile ?

La chaîne a traité les demandes d'annulation, s'est occupée de la gestion des avoirs pour avoir une politique commune entre les différents campings et elle a communiqué sur les facilités de réservations de dernière minute. Ce soutien technique a, aussi, été important d'un point de vue psychologique pour que les gérants de camping ne se sentent pas tout seuls. D'ailleurs, nous avons échangé entre nous par exemple pour choisir les fournisseurs de matériels sanitaires.

Est-ce que cette crise ne vous invite pas à réfléchir à l'évolution de votre modèle économique ?

C’est vrai, cela m’a fait réfléchir. Actuellement, nous sommes un peu dans la situation d’un restaurant étoilé qui doit assumer son service quoi qu’il en coûte… mais qui se demande s’il ne devra pas un jour se repositionner comme brasserie pour s’adapter plus facilement aux retournements de conjoncture. Mais est-ce que dans les années à venir, nos clients seront toujours demandeurs de campings avec ces quantités et types de services ? Ne seront-ils pas à la recherche de modèles d’hébergement plus simples avec moins de prestations, mais attention, sans pour autant chercher à devenir un camping nature. Nous sommes et resterons un camping tourné vers la famille ce qui implique un minimum de services pour répondre aux besoins de cette clientèle tant des parents que des enfants et des ados. Nous devrons ajuster au mieux nos services. Et peut-être nous tourner plus largement vers les atouts touristiques de notre territoire pour donner à notre clientèle de nouvelles raisons de venir nous voir. La crise nous oblige à repenser notre modèle. C’est évident !

Chiffres clés : Camping Brasilia

Date de création : 1964

Superficie : 15 hectares


Nombre de logements et d'emplacements de camping : 703 emplacements dont 300 unités locatives (mobil-homes, bungalows et chalets)

Nombre de visiteurs par an : 30 000

Nombre de salariés (permanents et saisonniers) : 25 salariés permanents et 100 saisonniers


Chiffre d'affaires : 8 426 000 €

Chiffres clés : Chaîne Yellow Village

Date de création de la chaîne  : 2000

Nombre de camping adhérents en France et à l'étranger : 91 campings dont 5 camping en Espagne et 2 au Portugal


Nombre de visiteurs par an : 310 000 séjours soit plus de 1,150 millions de personnes.

Origine de la clientèle : France (51%), Pays-Bas (14%), Allemagne (12%) et Royaume-Uni (10%), puis Belgique, Suisse, Espagne et Irlande.


Nombre d'emplois générés dans l'ensemble des campings (permanents et saisonniers) : 3800 emplois.

Chiffre d'affaires cumulé des campings de la chaîne : 210 millions d'euros de CA pour l'hébergement et 40 millions d'euros pour l'activité commerçante (dont la moitié en gérance)