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Publié le 07/05/2020

« Le tourisme de demain doit s'inscrire dans un système territorial »

Le secteur touristique, durement touché par la pandémie du coronavirus, s'interroge sur son redémarrage, à la veille des vacances d'été. Marie Delaplace, professeure d'Aménagement et d'Urbanisme à l'Université Gustave Eiffel à Paris-Est Marne- la-Vallée, analyse la situation et évoque des pistes pour repenser le tourisme.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle dans le secteur touristique français ?

En France, nous avons une activité touristique importante dans un certain nombre de lieux, notamment à Paris, première destination touristique mondiale. C’est un secteur économique dont dépendent beaucoup d’emplois. De nombreux territoires, comme les littoraux, la Côte d’Azur, sont extrêmement dépendants du tourisme.

Marie Delaplace, professeure d'Aménagement et d'Urbanisme à l'Université Gustave Eiffel

Avec la crise du COVID-19, il y a une inquiétude extrêmement importante et elle est fondée [le Gouvernement prévoit une perte de 40 milliards d’euros sur trois mois ndlr.]. Les touristes seront moins nombreux cet été : les touristes résidents, dont ne sait quelles seront leurs possibilités de déplacement ne pourront pas compenser les pertes associées à l’absence des touristes internationaux.

Du point de vue de la demande, pensez-vous que la crise du COVID-19 entraînera des changements dans les comportements ?

Je pense qu'il y aura des modifications dans les comportements des touristes. Certains seront sans doute à la recherche de choses qu’ils ne peuvent pas faire chez eux. Cela passe notamment par un retour à la nature, la volonté d’aller dans des lieux où l’on pourra en profiter. De plus, les lieux moins fréquentés pourront être recherchés car ils présentent moins de risques sur le plan sanitaire. Par ailleurs, je pense que cela pourra favoriser le staycation, décrit notamment par Jennie Germann Molz en 2009,le tourisme tout en restant chez soi.

De quoi s'agit-il ?

Normalement, on définit le tourisme comme le fait de passer au moins une nuit en dehors de son environnement habituel. Avec le staycation, on sort un peu de cette définition puisqu’il s’agit d’être touriste sans voyager, en changeant son regard sur son environnement. Cette pratique, déjà existante, pourrait se développer pour des raisons sanitaires – impossibilité de se déplacer sur de grandes distances – et économiques. En raison de la baisse de l’activité économique liée à la crise du coronavirus, de nombreuses personnes font en effet face à une baisse voire un arrêt de leurs revenus.

Les territoires français, jusqu'ici considérés comme peu touristiques, ont-ils une carte à jouer ?

Oui, il existe des opportunités notamment pour les territoires ruraux dans lesquels les touristes sont habituellement moins nombreux. La difficulté réside dans la capacité de l’offre à répondre à une éventuelle demande, notamment en termes d’hébergements. Or, on ne sait pas exactement ce que sera la demande, compte-tenu des règles qui l’encadrent : pourra-t-on se déplacer à plus de 100km de chez soi, cet été ? Il y a beaucoup trop d’incertitudes actuellement.

Quelles solutions peut-on mettre en place pour préparer la reprise du secteur touristique ?

Il est extrêmement compliqué de répondre, tant l’incertitude est grande encore une fois. Je pense qu’il faut envisager les démarches qui vont dans le sens d’une reprise des réservations avec une possibilité d’annulation et de remboursement ou de report en cas de problème. Ensuite, on peut encourager le tourisme de proximité au travers d’une communication du type « visitez votre département autrement ».

Le renforcement de la coopération entre les différents acteurs du secteur touristique n'est-il pas aussi indispensable ?

Le tourisme est une activité qui nécessite une coopération entre différents types d’acteurs. Une bonne expérience touristique est constituée d’éléments différents : un hébergement, de la restauration, des visites culturelles, des échanges avec des personnes… Il n’y a jamais qu’un seul élément important. Certains sont de l’ordre des biens publics, comme les paysages, d’autres relèvent de l’initiative privée. Donc, cette crise peut être un outil pour renforcer la coopération, chercher des solutions ensemble, faire en sorte que le territoire en question puisse à nouveau accueillir des touristes dans les meilleures conditions possibles.

De nombreux acteurs politiques et économiques appellent à un tourisme plus durable. Qu'en pensez-vous ?

Nous sommes vraiment face à un changement paradigmatique. Le tourisme, tel qu’on l’a connu, peut-il repartir comme tel ? Je ne pense pas. Le COVID-19 est arrivé à un moment où on faisait déjà face à des externalités négatives liées au tourisme, urbain notamment, très importantes. Donc, il faut repenser le tourisme, à différentes échelles (locale, nationale mais aussi mondiale).

Certains encouragent un tourisme plus durable, équitable, responsable. Mais ce tourisme « à impact positif » reste extrêmement marginal et ce n’est pas lui qui pourra « relancer la machine ». Par ailleurs, il y a de nombreux lieux qui sont considérés par une masse importante de touristes comme des lieux où « il faut » être allé ou qu’il faut avoir vus. Il y a toute une population, notamment les  classes moyennes des pays en forte croissance, notamment en Chine, qui souhaitent accéder  à ces lieux touristiques.

Je pense qu’il faut le repenser non pas comme une activité concurrentielle qui entre en conflit avec d’autres activités mais comme une activité parmi d’autres ou plus exactement une activité complémentaire d’autres activités. De même il convient de favoriser la complémentarité entre touristes, résidents et autres formes d’« habitants » des lieux. Le tourisme de demain est celui qui s’inscrit dans un système territorial, dans lequel les différentes activités en interaction sont pensées de façon systémique. Cela permettra de limiter les conflits liés au tourisme et de retrouver une certaine harmonie entre les différentes composantes des territoires : résidents, travailleurs, entreprises de différents secteurs et touristes …

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