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Publié le 17/12/2020

Tournerie Roz : pour la beauté du jeu

La tournerie Roz est en vente. L'entreprise de fabrication traditionnelle de jeux d'échecs, installée dans le Jura, cherche un repreneur au moment où, à la faveur des deux confinements et de la sortie d'une série à succès consacrée à une brillante joueuse d'échecs, les Français (re)découvrent les attraits de ce jeu. Portrait d'une entreprise familiale qui a toujours défendu le goût du bel ouvrage et le savoir-faire local.

Les derniers des Mohicans. Brigitte Roz-Bruchon et son époux Patrick, à la tête de la tournerie Roz située à Conliège au sud-est de Lons-le-Saunier (Jura), unique fabricant français de jeux d’échecs encore en exercice, ont, un peu, l’impression d’être les derniers des Mohicans. Mais ils entendent bien défendre leur savoir-faire de tourneur transmis depuis six générations dans la famille et ancré dans une région connue pour être le berceau des jouets en bois.

La dirigeante avait promis à son père, Michel Roz, fondateur éponyme de la tournerie en 1959 de prendre la relève et de garder le nom de l’entreprise. Elle va s’efforcer, à l’heure de la retraite, de trouver un repreneur qui préservera le patrimoine de l’entreprise. « Malgré la concurrence des fabricants étrangers à bas coûts, j’ai réussi, en gérant au mieux les comptes, à maintenir mon entreprise à flot et à rester maîtresse chez moi. À 62 ans, le temps de passer la main est venu même si, c’est vrai, ça me fait un pincement au cœur de raccrocher maintenant alors que les ventes de jeux d’échecs redémarrent », confie la fille du fondateur.

Brigitte Roz-Bruchon

62 millions de foyers

Car les deux confinements imposés par la crise sanitaire, ont, aussi, fait des gagnants : les vendeurs de jeux de société et les plates-formes de vidéo à la demande. La sortie de la mini-série  Le jeu de la dame (The Queen’s Gambit, en anglais ndlr.)  en octobre 2020 a provoqué un véritable engouement pour le jeu d’échecs. Si plusieurs longs métrages avaient déjà mis en scène les échecs et les maîtres de ce jeu, aucun n’avait eu un tel retentissement populaire. Quelques 62 millions de foyers dans le monde ont visionné la série depuis sa mise en ligne.

Logiquement, les tutoriels pour apprendre les règles et les sites de jeu en ligne ont connu une forte affluence. Les vendeurs de jeux d’échecs, sur internet comme en magasin, ont aussi profité de cette ferveur et enregistré des ventes importantes, à l’image du distributeur Joué club qui a doublé ses ventes lors du dernier trimestre 2020. Et la vague pour ce jeu en vogue a bien évidemment aussi atteint les fabricants, à l’instar de la tournerie Roz qui a vu sa production tripler en une année. « À tel point que je ne peux honorer toutes les commandes que je reçois. Des clients m’ont demandé si je pouvais produire entre 5 000 à 10 000 jeux d’échecs. C’est impossible : nous ne sommes plus que deux à les fabriquer, mon mari et moi, et nous n’avons pas non plus du buis en quantité suffisante », regrette Brigitte Roz-Bruchon.

La tournerie Roz concentre son activité sur la réalisation des pièces des jeux d’échecs de compétition (dits « staunton », seule norme homologuée pour les tournois) et ne fabrique donc pas de jeux de collection. Elle ne réalise pas non plus ni l’échiquier, seule partie importée, fabriquée – « faute d’artisans locaux » – par des tabletiers espagnols, ni les coffrets en bois pour contenir les jeux qui sont produits par une entreprise jurassienne. La tournerie peut donc fièrement revendiquer une fabrication faite en France et même « Made in Jura ». De fait, la quasi-totalité de ses fournisseurs – du bois au feutre en passant par la teinture et les pastilles – est installée dans le département.

Fournisseur attitré

Écologique car utilisant la ressource locale, la production de la tournerie l’a toujours été. Mais c’est surtout le goût du travail bien fait qui a été à l’origine de la création de l’entreprise. « Un marchand réputé de jouet, la maison anglaise Martin, avait entendu parler du savoir-faire des Jurassiens en matière d’objets en bois. Elle a sollicité mon père qui, à l’époque, fabriquait essentiellement des maillets en bois, pour produire des jeux d’échecs et devenir, ainsi, son fournisseur attitré », raconte l’héritière. Ce savoir-faire localisé dans les plateaux du sud du département, et tout spécialement autour de Moirans-en-Montagne, considérée comme la capitale du jouet en bois, s’explique par le climat de la région. Celui qui permet aux forêts de croître et de fournir une ressource naturelle de qualité. Celui qui incitait aussi les agriculteurs, lors des hivers longs et rudes, à produire de petits jouets en bois.

Pour Michel Roz, se mettre aux échecs, fut un coup de chance et même un coup gagnant ! Le succès a été immédiatement au rendez-vous. La tournerie réalisait 90% de son chiffre d’affaires avec le distributeur de jeux et de jouets anglais. Sur sa lancée, le chef d’entreprise a participé aux principaux salons professionnels du secteur du jouet, dont le plus important, celui de Nuremberg en Allemagne, pour élargir sa clientèle, réussissant à exporter, aidé en cela par la CCI du Jura, l’intégralité de sa production dans le monde entier. La tournerie vendait jusqu’à 300 000 jeux d’échecs par an, expédiés un peu partout en Europe mais aussi aux États-Unis, au Canada et jusqu’en Australie. À ses plus belles heures, l’entreprise, qui ne connaissait que deux concurrents jurassiens en France, a compté une quarantaine de salariés.

Des sentiments mêlés

Passionné et récompensé, le fondateur s’est finalement décidé à prendre sa retraite et passer la main à sa fille. Il a formé son gendre au métier pour assurer la viabilité de l’entreprise. Malheureusement, quand son père a su profiter des marchés internationaux pour écouler sa production de jeux d’échecs, Brigitte Roz-Bruchon a dû affronter des vagues successives de concurrents étrangers à bas coûts et des délocalisations en cascade de donneurs d’ordre. « J’ai été contrainte de passer à autre chose que les jeux d’échecs et de produire d’autres objets en bois : des perles, des têtes de bouchon, des ébauchons pour la production de couteaux… » Une liste non exhaustive qui sonne comme un regret et comme un constat. Si elle a diversifié ses activités, l’entreprise n’a pu éviter une baisse continue de son activité, obligeant la dirigeante à se séparer de trois salariés au milieu des années 90 et de son dernier employé, dix ans plus tard. L’entrepreneure a pourtant bien essayé de poursuivre la production de jeux de société, soutenant des projets de créateurs de nouveaux jeux mais, malheureusement, sans lendemain…

Des sentiments mêlés traversent l’esprit de Brigitte Roz-Bruchon au moment de céder son entreprise. Alors que les Français se passionnent cette année pour les jeux de société, elle constate que « ce n’est que maintenant qu’ils redécouvrent la qualité des produits de France ». Alors que le lycée technique de Moirans-en-Montagne a fermé cette année son option « tourneur sur bois », l’entreprise voit sa production de « jeux d’échecs et jeux de tradition » redevenir majoritaire dans son bilan d’activité, représentant 65 % du chiffre d’affaires. L’entrepreneure va donc pouvoir terminer son parcours comme elle l’avait commencé et transmettre une tournerie portant le patronyme familial toujours spécialisée dans le jeux d’échecs. La boucle est finalement bouclée…

Du cousu main

Au début est le buis, celui que des particuliers, effectuant des coupes dans leurs bois, viennent vendre à la tournerie. Le buis est un bois « très lisse et avec de jolies veines » qui permet, selon Brigitte Roz-Bruchon, « d’avoir des pièces d’échecs très agréables au toucher ». Calibré en longueur et en diamètre, tourné sur une première rotative pour le débarrasser de son écorce, puis sur une deuxième pour commencer de le former en fonction de la figurine attendue, le bois est ensuite travaillé pour apporter les finitions du dessous et du dessus de la pièce. Les pions sont, quant à eux, produits sur un tour automatique. Avant-dernière étape du procédé de fabrication, Patrick Bruchon sculpte les pièces à l’aide de machines spécifiques pour leur donner leurs formes représentatives (croix du roi, couronne de la reine, fente du fou…).

La production est ensuite, scrupuleusement, triée pour écarter tous les éléments qui n’atteindraient pas la qualité requise. « On jette jusqu’à un quart de notre production pour les jeux de compétition car ce n’est pas joli une pièce qui a un défaut sur un échiquier », tranche la dirigeante. Les pièces les plus foncées, aux reflets bleutés, sont teintées pour prendre la couleur dite « antique » (marron foncé). Les plus claires sont polies directement. C’est ensuite Brigitte Roz-Bruchon qui prend le relai pour apposer, manuellement sur chaque pièce percée par son époux, une pastille d’acier afin de lester la figurine. Elle découpe enfin, au ciseau, le feutre collé sur la base de chacune des pièces. « Parce que moi, je ne vends pas des pièces avec des feutres prédécoupés ; ils laissent toujours un espace entre le socle et la figurine et le rendu n’est pas beau ! », constate Brigitte Roz-Bruchon. Et de soupirer : « Même si je peux vous dire qu’il n’y en pas beaucoup qui accepterait de faire ce que je fais… ». De l’artisanat, et même, du cousu main !


Les échecs : un jeu universel mais pas encore paritaire

  • Originaire de l'Inde, le jeu d'échecs est né il y a 1 500 ans

  • Entre 200 à 300 millions de personnes y jouent dans le monde (estimation de la Fédération internationale des échecs)

  • 40 000 licenciés en 2020 dans les 900 clubs de la Fédération française des échecs (FFE)

  • Mais seulement 20 % seulement de femmes adhérentes à la FFE (et 14 % de joueuses en compétition)

  • 70 % des licenciés ont moins de 20 ans

Source : Fédération française des échecs


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