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Publié le 28/08/2020

Folies d'encre : Sous le béton, les pages

C'est une institution à Montreuil. Première librairie indépendante créée dans le93,Folies d'encre est née il y a quarante ans de la persévérance d'un homme engagé, Jean-Marie Ozanne. Elle poursuit son développement sous l'impulsion d'une femme volontaire, Amanda Spiegel. Quand la fidélité aux convictions est récompensée…

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On se croirait en pleine saynète de Coffee and cigarettes de Jim Jarmusch. Entre deux bouffées, au QG - nom de code du bar d’à-côté – Amanda Spiegel dessine, par bribes, les contours de la librairie  Folies d'encre , à Montreuil (93) qu’elle dirige depuis 2014. Le décor est planté, place aux acteurs.

Et en premier lieu, le fondateur de l’entreprise, Jean-Marie Ozanne qui, en 1981, a investi les 15 000 francs (3 000 euros environ) d’un héritage pour ouvrir, Croix de Chavaux, au cœur de Montreuil, la première librairie du département. « Ah bon, on lit à Montreuil ? » La réaction des deux premiers éditeurs qu’il a contactés avant de se lancer aurait pu le dégoûter. Elle a, au contraire, renforcé sa motivation, renvoyant à ses interlocuteurs, comme il l’a raconté au réseau social de lecteurs Libfly, une réponse cinglante : « Non, je vais faire une librairie de cons pour les cons ! ».

Ozanne ose

Pour audacieux, le pari de cet ex-infirmier psychiatrique était loin d’être fou. En 40 ans, Folies d’encre est devenue une institution dans la ville et une locomotive dans le département qui compte maintenant 15 librairies réunies au sein du réseau Librairies 93, impulsé par la pionnière montreuilloise. Mais l’implication de Jean-Marie Ozanne dans le développement du goût pour la lecture ne s’est pas limitée à l’ouverture de commerces spécialisés dans le territoire. À l’origine de la création du salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en 1984, le premier rendez-vous européen du secteur, il a aussi créé, en 2010, le festival VOX, festival urbain du livre audio et de lecture à voix haute. L’occasion notamment pour des comédiennes vivant à Montreuil, comme Ariane Ascaride et Romane Bohringer, de faire résonner des mots et partager les écrits de Florence Aubenas et de Virginie Despentes.

Des lettres et des chiffres

Jean-Marie Ozanne a osé et bâti les fondations de Folies d’encre et de sa maison d’édition éponyme dans un local de 25 m² dans la rue piétonne, avant de s’installer avenue de la résistance (ça ne s’invente pas) dans un espace de 300 m². Amanda Spiegel a poursuivi sur ses traces.

Arrivée un peu par hasard dans cette librairie pour un stage de trois mois en 2003, alors qu’elle était en maîtrise de lettres à la Sorbonne, elle n’en est jamais repartie… « Honnêtement, au départ, je ne connaissais rien à cet univers, je n’en possédais pas les codes et je ne savais même pas qu’Ozanne était un gourou de la profession… Mais je savais m’organiser et organiser le travail des autres. » Désireuse de rester travailler à Folies d’encre à l’issue de son stage, elle reçoit du fondateur une proposition surprenante : celle qui sort d’une fac de lettres allait s’occuper des chiffres. « La compta était le seul poste disponible. Je me suis donc retrouvée dans une cave avec des factures du sol au plafond et pour encouragement un “démerde-toi avec ça ! ” »

Contrairement à nombre de ses confrères, Amanda Spiegel n’a jamais été responsable d’un rayon. Elle s’est toujours attelée aux tâches administratives et logistiques. Avec efficacité. En atteste le compliment – un peu rude – fait par son mentor : « Tu ne seras jamais une grande libraire mais la librairie a besoin de gens comme toi ! » En atteste, également, la croissance de la PME. En cinq ans, le chiffre d’affaires a progressé de 35% et l’entreprise s’est agrandie en ouvrant, face à la boutique historique, une annexe dénommée Le Kraft, dédiée à la papeterie, aux loisirs créatifs et aux beaux-arts. Pas folle, Amanda a ainsi su répondre aux attentes de la clientèle d’une ville qui s’est largement gentrifiée durant ces quinze dernières années. Ce développement, la directrice peut légitimement en être fière, même si elle sait la fragilité des librairies.

« Avec en moyenne un taux de marge de 1%, nous sommes les commerces de proximité les moins rentables, et en même temps, un maillon essentiel de la chaîne du livre qui, s’il saute, pourrait menacer toute la filière du livre. »

L'obsession du grain de sable

Un message qu’Amanda Spiegel, membre du directoire du syndicat de la librairie française (SLF) a fait passer à Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances, lors de sa venue à Folies d’encre  lors de la fermeture administrative des commerces, pour se pencher sur le sort des librairies face à la crise de la Covid-19. Selon la responsable syndicale, cette crise a au moins permis de montrer, grâce à la large médiatisation du sort des librairies, « d’une part, leur rôle essentiel comme vecteur de socialisation et d’ouverture au monde, et d’autre part, la réactivité et la solidarité de la profession ».

N’étant plus en concurrence sur les prix grâce à la loi Lang, et bien qu’attachés à leur indépendance, les libraires ont échangé entre eux et coopéré pendant la crise. Assurances, loyers, fournisseurs, les informations ont circulé entre professionnels. L’assortiment de chaque librairie (le choix des livres proposés par le libraire à sa clientèle) reste son domaine réservé mais pourquoi ne pas imaginer de cheminer collectivement vers des solutions mutualisées ? Les chantiers sont à ouvrir…

Ses responsabilités, au SLF ou en tant que vice-présidente de l’Institut National de Formation de la Librairie, installé dans la ville, la directrice de Folies d’encre peut les assumer « car la boutique tourne bien grâce à l’équipe » qu’elle considère, comme « la moelle épinière de l’entreprise ». Son rôle, elle le définit par une image. « J’ai l’obsession du grain de sable ; le petit détail qui fait dysfonctionner l’organisation. » Celle qui n’a pas peur de s’afficher comme « une machine organisationnelle » s’enquiert avec une régularité mécanique des tâches (façon « to do list » en tête) à effectuer par chacun de ses collaborateurs pour vérifier qu’il n’en n’oublierait pas une par hasard…

Une institution dans la ville

Mais sur l’essentiel de leur métier, elle peut être rassurée. Les onze libraires de l’équipe, chacun responsable de son rayon, « savent choisir les ouvrages en adéquation avec la population montreuilloise qui, bien que diverse socialement et culturellement, cultive le même terreau politique». « Forcément de gauche ; nous sommes à Montreuil ! », sourit Amanda qui aurait pu ajouter que l’héritage politique du fondateur maoïste de l’entreprise reste toujours influant. « C’est vrai, admet-elle, que l’on a sans doute moins de biographies de De Gaulle ou de Napoléon et plus d’ouvrages de référence sur la Commune! »

Pour garder son rang d’institution dans la ville, Folies d’encre soigne ses rencontres littéraires, pour parler d’un roman ou d’un sujet de société, qu’elle propose tous les quinze jours à sa fidèle clientèle. Avec, pour parti pris, de diversifier les sujets et le profil des intervenants, invitant des artistes vivant à Montreuil, comme l’autrice et femme politique Clémentine Autain, le psychanalyste Bruno Clavier ou, à la rentrée prochaine, l’auteur de BD Mathieu Blanchin, ou bien encore des « têtes d’affiche » comme Luis Sepúlveda ou Erri de Luca, pour attirer le plus de monde possible.

Ces rendez-vous et tous les événements organisés par Folies d’encre sont annoncés dans la newsletter adressée aux abonnés et sur la page Facebook de la librairie. Et le site internet ?

« Nous l’utilisons plus pour la commande en ligne avec retrait en magasin… Et puis, je ne crois pas que des vidéos sur nos coups de cœur littéraires qui seraient mises en ligne attireraient du monde dans la boutique », argumente-t-elle.

Quant à la fidélité de sa clientèle, Amanda Spiegel est confiante. « Nous sommes un commerce de proximité qui offre des conseils de meilleure qualité que les grandes surfaces de vente. » Confiante et réaliste : « Nous savons que trois quarts de nos clients achètent aussi sur Amazon mais cette polygamie est supportable car ils sont responsables et reviennent régulièrement dans la librairie. » Sa librairie, elle la voit comme une maison refuge. C’est le sentiment qu’elle a particulièrement ressenti lors des attentats de 2015 notamment. « Les gens avait plaisir à s’y retrouver car ils étaient en recherche de sens et de contact humain» Une célébration du vivre ensemble – « et du vivre tout court », glisse-t-elle – qui colle bien à cette Folies d’encre…