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Publié le 25/01/2021

Librairie L'Eau Vive : Fluctuat nec mergitur

Ayant dû affronter des courants contraires, Dominique Bastide et Amandine Lévêque, les deux repreneuses de la librairie jeunesse L'Eau Vive, ont réussi à sauver cette institution d'Avignon. Une réussite qui s'explique, notamment, par la vague de soutien populaire de leur campagne de crowdfunding.

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La vie d’une librairie n’est pas un long fleuve tranquille... Même à Avignon ! Quand, en 2012, Dominique Bastide et Amandine Lévêque ont décidé de reprendre la libraire jeunesse L’Eau Vive, solidement amarrée au cœur d’Avignon depuis 1977, elles ne s’attendaient pas à devoir affronter une saute de vent aussi inattendue que radicale.

20 % du chiffre d'affaires en moins

À peine installées et pleines d’entrain, elles ont racheté la boutique d’à-côté pour en faire une papeterie, une activité complémentaire de la librairie qui comblait aussi un manque dans la capitale du Vaucluse. Tout s’annonçait donc pour le mieux. Les deux libraires – la sudiste, Dominique, ayant appris le métier Chez Amblard à Avignon, et la nordiste, Amandine, descendue en Provence après une première expérience dans la grande enseigne le furet du Nord, – avaient déjà dû faire preuve de ténacité lors du processus de rachat de l’entreprise qui avait duré deux longues années. Il avait fallu convaincre des banquiers de les suivre dans la reprise de cette entreprise qui n’était plus rentable et œuvrant dans un secteur dégageant de faibles marges. Y croyant dur comme fer, sûres de pouvoir redynamiser cette librairie assoupie, les deux passionnées ont finalement réussi à boucler le dossier…

Mais elles n’étaient pas au bout de leur peine ! Quatre ans à peine après leur installation, la librairie n’était pas retenue à l’issue d’un appel d’offres pour le renouvellement d’un marché public. Une mauvaise nouvelle qui se traduisait par une perte de 20 % du chiffre d’affaires s’ajoutant aux conséquences financières d’un procès perdu par la librairie pour installation illégale, par les précédents propriétaires, d’une climatisation sur le toit de l’immeuble…

De l'appel d'offres à l'appel aux dons

Après s’être logiquement tournées vers leurs banques, constatant que l’une des deux n’entendait pas leur accorder l’aide dont elles avaient assurément besoin, elles ont songé à un plan de sauvegarde judiciaire pour éviter le dépôt de bilan… Mais la seule librairie jeunesse du Vaucluse ne pouvait pas, ne devait pas, sombrer. Encouragées par d’autres libraires et par l’Agence régionale du livre, elles ont finalement lancé, comme une bouteille à la mer, un appel au soutien à leurs clients.

« Tendre la main, faire l’aumône, ce n’est pas évident à vivre », concède, pudiquement, Amandine Lévêque. Après avoir beaucoup hésité, les deux libraires ont finalement organisé leur campagne de financement participatif en 2017, soit l’année des 40 ans de la librairie. Une concordance des (mauvais) temps qui n’a pas laissé insensibles les clients de la boutique et d’autres qui ne la fréquentaient pourtant pas. À titre d’exemple « des nombreux témoignages d’amour que nous ont adressés nos fidèles clients », Dominique Bastide se souvient de ce message, en clin d’œil à la chanson de Guy Béart, laissé en commentaire sur la plate-forme de crowdfunding : « Ma libraire est comme l’eau, elle est comme L’EAU VIVE. Elle court comme un ruisseau, que les banquiers poursuivent. Courez, courez, ô petits banquiers, jamais, jamais, vous ne la rattraperez ! »

Briser l'armure

Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, la campagne de financement participatif a dépassé les espoirs les plus fous des deux dirigeantes. Les libraires qui avaient besoin de 140 000 euros pour combler la perte du marché public et qui espéraient, pour tenir le coup, récupérer 50 000 euros, ont finalement enregistré 60 000 euros de recettes à l’issue de la souscription et des dons par des auteurs de BD de planches originales d’une valeur totale de 5 000 euros . Cet attachement de la clientèle s’est aussi concrétisé par une hausse de 20 % de la quantité de cartes de fidélité délivrées, par la multiplication par deux du nombre « followers » sur la page Facebook du commerce durant le semestre suivant la campagne et, aussi et surtout, par le doublement du chiffre d’affaires dans le mois qui a suivi. Cette bouée de sauvetage inespérée, cet acte de soutien massif à l’entreprise, qui a dépassé le périmètre de la ville et du département, a aussi eu un effet positif sur les deux gérantes. « Nous n’imaginions pas, confie Dominique Bastide, que les gens pouvaient nous aimer à ce point. Ce qui nous est arrivé est merveilleux ! Cela nous a donné des ailes mais aussi permis de briser l’armure, de ne plus hésiter, maintenant, à parler de nos difficultés. »

Ils se sont battus avec nous

La crise sanitaire les a aussi rassurées quant au soutien indéfectible de leurs fidèles clients. Attachés à leur librairie, « ils ont toujours été présents à nos côtés », témoignent les libraires, à distance pendant le premier confinement et dans les rayons dès la réouverture de la boutique. « Ces épreuves ont rendu notre métier extraordinaire, hors-norme : les clients ont vu qu’on se battait pour sauver la librairie, ils se sont battus avec nous », s’enthousiasme Amandine Lévêque qui se souvient aussi, encore émue, de la solidarité exprimée pendant la fermeture administrative par des auteurs jeunesse et des éditeurs. Ces derniers ont ainsi offert des remises ou envoyé à titre gracieux, des livres aux deux libraires. Et ce, quel que soit le poids économique des éditeurs. « Certains petits éditeurs ont même carrément renoncé au paiement de leurs factures pour nous permettre de tenir le coup », précise Dominique Bastide.

Ces menaces sur la pérennité de leur commerce ont, paradoxalement, « libéré » les gérantes. « C’est vrai qu’en reprenant la librairie qui était bien installée dans la région, nous avons voulu marcher dans les pas des fondateurs. Ces crises que nous avons traversées nous ont incitées à quitter un peu les rails », confient, de concert, les deux libraires. Elles ont imaginé, testé de nouvelles animations et multiplié les sessions : des ateliers d’écriture animés par l’une de leur libraire et autrice, Madeline Roth, des ateliers dédiés à l’illustration ou à la création de « pop-up », des séquences dédicaces, des vitrines dessinées pour mettre en avant les ouvrages, des expositions d’œuvres des enfants des écoles et des crèches de la ville dans le cadre d’un concours… Les deux professionnelles participent aussi, plus régulièrement qu’avant, à une dizaine de salons professionnels et grand public par an pour faire connaître leur librairie.

Le plaisir de transmettre

Mieux installées dorénavant dans leur rôle de dirigeantes, aux côtés de leurs trois vendeurs et vendeuses, Amandine Lévêque et Dominique Bastide peuvent envisager plus sereinement, et ce, en dépit de la persistance de la crise sanitaire, l’avenir de leur librairie. Et, dans un premier temps, retrouver le plaisir quotidien d’exercer leur métier de libraire dans cette boutique de 200 m² de surface de vente consacrée exclusivement à la jeunesse. « L’offre éditoriale est tellement riche et créative ; elle fourmille de pépites tant sur le fond que sur la forme. C’est un vrai plaisir de transmettre le goût de la lecture aux enfants et c’est notre rôle d’aider les parents et les grands-parents dans leurs choix en essayant de les surprendre », explique Dominique Bastide. Dans la boutique, dont deux-tiers de la superficie sont consacrés aux 13 000 ouvrages référencés et un tiers aux jouets, jeux de société et à la papeterie/carterie, les achats sont effectués essentiellement pour offrir. Ils représentent les trois-quarts des ventes quand les commandes des collectivités locales complètent les ventes.

Cette bonne santé recouvrée permet aux deux gérantes de voir plus grand. Elles sont à la recherche d’un nouveau local, toujours en plein cœur d’Avignon mais plus spacieux et moins vétuste que leur boutique à la façade de bois, pourtant jolie, peinte par l’auteur de BD, Bruno Heitz. Avec l’assurance de voir leur clientèle leur rester fidèle. « Ils savent qu’ils trouvent chez nous des ouvrages qu’ils ne trouvent pas ailleurs », explique Dominique Bastide. Et un accueil chaleureux dont la qualité a été saluée par un trophée remis par la CCI du Vaucluse, aurait pu ajouter la libraire…

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