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Publié le 12/01/2021

Sébastien Pluche : entreprises en difficulté, il n'y a jamais d'appels de trop !

Sur tout le territoire, dans le réseau des CCI territoriales et régionales, des experts mettent leurs compétences et leur énergie au service des entreprises et des entrepreneurs. Rencontre avec Sébastien Pluche, directeur Entreprendre – Juridique – Transmission et Formalités à la CCI de l'Aisne.

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Quel a été votre parcours professionnel ?

On pourrait résumer mon parcours par des aller-retours entre cabinets privés et monde consulaire dans l’accompagnement des entreprises en difficulté. Après mon DESS en Droit des affaires, j’ai tout d’abord travaillé comme conseil chez un mandataire et administrateur judiciaire avant de devenir directeur juridique à la Chambre des métiers et de l'artisanat de l’Aisne. Je suis ensuite reparti dans le privé comme conseil en entreprises en difficulté pendant trois ans, avant de rejoindre mon poste actuel à la CCI de l'Aisne.

Quelles sont vos principales missions en matière d'accompagnement des entreprises en difficulté ?

Nous menons deux types d’accompagnement : en amont des difficultés et en phase dite « d’action ».
En amont, et pour le volet prévention des difficultés, nous organisons des réunions d’information et des rendez-vous à destination des partenaires de l’entreprise que sont les experts-comptables, les banques et l’administration fiscale, notamment via la Commission des chefs de services financiers. Certains de ces partenaires gravitent autour de l’entreprise mais ne sont pas en relation nécessairement régulière avec le dirigeant. Ce dernier peut n’être en contact avec son expert-comptable que deux ou trois fois dans l’année. En revanche, le point fort des CCI est d’accompagner le chef d’entreprise dans de nombreux domaines tout au long de l’année.  Ce sont autant d’occasions pour détecter des signaux d’alerte de difficultés à venir dans l’entreprise.

Sébastien Pluche, directeur Entreprendre / Juridique / Transmission et Formalités à la CCI de l'Aisne

« Autant d'occasions pour détecter des signaux d'alerte de difficultés à venir dans l'entreprise »

Pour la phase d’action, il faut distinguer les mesures menées avant et celles conduites pendant la procédure collective qui peut se traduire par la procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire. Pour éviter d’arriver à ce stade, nous mettons en place, dans les entreprises qui n’en disposent pas, d’outils de gestion avec notamment des tableaux de bord ou des analyses de comptes de résultat avec des seuils de rentabilité par produit ou par cycle de production. Pour les entreprises que nous avons déjà outillées, nous veillons à mettre à jour ces outils ou à optimiser leur usage. Ces actions sont facilement accessibles aux entreprises, parce qu’entièrement financées par le Conseil régional des Hauts-de-France dans le cadre des dispositifs « starter » pour les entreprises de moins de trois ans et « booster » pour les plus de trois ans.

Mais nous accompagnons aussi les chefs d’entreprise durant leurs rendez-vous à la Commission des chefs de services financiers pour obtenir des délais de paiement de leurs dettes fiscales ou sociales. Tiers de confiance, la CCI intervient aussi dans le cadre de la médiation du crédit de la Banque de France pour négocier des lignes de financement à court terme ou des soutiens financiers sur le plus long terme. Nous activons aussi les outils financiers du Conseil régional et de la CCI Hauts-de-France comme le fonds 1er secours, qui est une avance remboursable allant jusqu’à 50 000 euros, pour celles qui comptent moins de 25 salariés, et le dispositif Hauts-de-France prévention (jusqu’à 300 k€ de financement). Ils servent d’effet levier auprès des banques. À noter que l’ensemble de nos interventions sont gracieuses. Quand le dirigeant ou la dirigeante manifeste le souhait d’être accompagné.e sur le long terme, soit en général sur un exercice social, les prestations de la CCI deviennent payantes.

Et quand la situation débouche malheureusement sur une procédure collective ?

Nous accompagnons, toujours gratuitement, le chef d'entreprise lors de ses rendez-vous au tribunal de commerce ou chez l'administrateur judiciaire pour gérer le règlement de ses créances. Cet accompagnement concourt, je le crois, à crédibiliser le dossier et à rassurer les mandataires et administrateurs judiciaires. S'il ne requiert pas notre aide et celle de son expert-comptable ou conseil, le chef d'entreprise, dans la moitié des cas, se défend tout seul ce qui représente un risque certain.

« Il ne faut pas rester seuls face à aux difficultés »

Quels messages adressez-vous aux chefs d'entreprise rencontrant des difficultés financières ?

Notre communication aux chefs d’entreprise pourrait se résumer en trois messages.

Durant nos actions de sensibilisation, nous les invitons, tout d’abord, à « ne pas rester seuls » face à ces difficultés. Je dis aux entreprises en difficulté : il n’y a jamais d’appels de trop ! Ceci est particulièrement vrai dans les très petites entreprises qui ne sont pas pourvues en compétences comptables suffisantes et dans lesquelles le chef ou la cheffe d'entreprise a de multiple casquettes. En conséquence, il ou elle passe parfois à côté des signaux qui devraient l’alerter. C’est une erreur très facile à commettre, même par d’excellents professionnels qui sont, de fait, souvent débordés.

Il s’agit, aussi, d’anticiper ces difficultés. Nous constatons que plus l’entreprise est de taille importante, plus elle est en capacité de capter en amont des signaux qui doivent alerter. Ces points de vigilance portent, dans 80 % des cas, sur des problèmes de trésorerie dus à des impayés, à la perte d’un marché important, à des retards de versement d’acompte ou à des relances clients qui ne sont pas réalisées. À noter que ces difficultés de trésorerie ont parfois des causes autres que celles liées aux finances de l’entreprise. Bien souvent, le dirigeant ou la dirigeante, accaparé.e par ses tâches, ne manage pas assez ses équipes, ce qui entraîne ensuite des problèmes de facturation. Notre rôle est aussi de pointer du doigt ces dysfonctionnements et de les inviter à organiser mieux et/ou renforcer leurs équipes.

« Cela ne sert à rien de faire l'autruche »

Le dernier conseil que nous leur donnons est de ne pas avoir peur de parler de leurs difficultés dès qu'elles sont détectées. Il est clair que lorsque l'on est en difficulté, on est peu enclin psychologiquement à aller le colporter sur la place publique. On peut même avoir la tentation de le cacher. Pour lutter contre cela, on les rassure sur la confidentialité à laquelle nous sommes tenus. Mais nous les rassurons, également, sur le rôle et l'utilité des partenaires qui les accompagnent dans leur développement mais aussi dans les phases délicates. Ça ne sert à rien, par exemple, de faire l'autruche avec son banquier ; cela ne fait qu'aggraver la situation ! Il ne faut pas attendre d'être dans le rouge pour signaler ses difficultés financières. Il en est de même avec les tribunaux de commerce. Historiquement, ils ont toujours été perçus comme les « fossoyeurs » des entreprises en difficulté alors, qu'en réalité, ils ont un rôle de conseil dans la prévention des problèmes financiers.

Nous, CCI, n'hésitons d'ailleurs pas à les solliciter, en tant que de besoin, pour éclaircir certains points ou confirmer des solutions engageant l'avenir de l'entreprise ou le patrimoine de l'entrepreneur.

Comment travaillez-vous avec les autres partenaires de l'entreprise ?

Avec l'expert-comptable et la ou les banques de l'entreprise, qui sont ses partenaires financiers privilégiés, nous travaillons le plus étroitement et avec la plus grande transparence possible. Nous nous assurons que le diagnostic de la situation de l'entreprise est bien partagé collectivement pour identifier ses points forts et ses points faibles et les résoudre avec une feuille de route, tout aussi, partagée. Cette communication entre les partenaires est essentielle. Jamais, nous ne nous engageons dans une procédure de médiation sans avoir, au préalable, contacté le directeur de l'agence bancaire de l'entreprise.

Combien d'entreprises accompagnez-vous en moyenne par an ? Et avez-vous pu déjà mesurer l'impact de la crise sanitaire dans les entreprises de votre département ?

Nous accompagnons une cinquantaine d'entreprises en moyenne par an, dans un département qui compte 16 000 entreprises dont 80 % de moins de 20 salariés, majoritairement dans les activités de commerce et de services. On peut doubler ce chiffre pour évaluer le nombre de structures que nous avons informées et sensibilisées.

« Des entreprises qui se retrouvent maintenant sous oxygène »

Quant à la crise sanitaire actuelle, son impact se fait déjà sentir sur la santé des entreprises. 65 % des entreprises pendant le premier confinement et 40 % durant le second ont fermé leurs portes, ce qui a eu des effets évidents sur leur trésorerie. Nombre d'entreprises, qui ont heureusement pu bénéficier des dispositifs publics pendant ces périodes, se retrouvent maintenant sous oxygène. D'ores-et-déjà, le nombre d'entreprises qui nous ont demandé un accompagnement en raison de leurs difficultés financières a été multiplié par quatre cette année. Le seul point positif de la situation actuelle est que les chefs d'entreprise hésitent moins à solliciter leurs partenaires. À la faveur des dispositifs publics mis en place, ils se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls.

Comment abordez-vous la question de l'accompagnement psychologique des dirigeants et dirigeantes ?

Ils et elles sont parfois très fragilisé.e.s pendant ces périodes de difficultés financières. Certain.e.s, d’ailleurs, vivent ces épreuves comme une remise en cause personnelle de leur rôle. Dans les circonstances actuelles, les chef.fe.s d’entreprise doivent faire preuve d’une grande force de caractère et d’un mental solide pour faire face aux arrêts d’activité qui se succèdent, à leurs conséquences financières, et ce, sans visibilité sur leur avenir… Pendant la crise sanitaire, un numéro vert a été mis en place par le Gouvernement qui a été relayé par le réseau des CCI pour apporter un soutien psychologique aux entrepreneurs et entrepreneuses en souffrance. À la CCI, nous n’avons pas les compétences pour gérer ces situations qui peuvent être tragiques. Mais nous réfléchissons à la possibilité de pouvoir proposer, de façon pérenne, un accompagnement par des psychologues aux dirigeants et dirigeantes qui en ressentiraient le besoin.