Les experts de l'innovation : la série

Sommaire
  • L'Intelligence artificielle (IA)
  • Le Design Thinking (La pensée design)
  • Suramortissement : une mesure exceptionnelle pour soutenir l'investissement productif
  • L'Innovation ouverte
  • Le crowdfunding
  • Crédit Impôt Recherche
  • La Blockchain
  • Tourisme industriel : Mode d'emploi
  • Le Brevet européen à effet unitaire
  • Le biomimétisme
  • Le Big Data
  • L'Analyse de la valeur - Concevoir à coût minimum en améliorant la qualité
  • Arnaque au président
  • Industrie du Futur - Un plan pour moderniser l'outil de production
  • Programme Investissement d'avenirs
  • CICE - Crédit d'Impôt Compétitivité Emploi
  • Origine France Garantie
  • Programme cadre de recherche et innovation « Horizon 2020 »
  • L'enveloppe Soleau
  • INCUBATEUR : Benjamin CARLIER, Directeur du Tremplin, incubateur de la structure « Paris&Co », agence de développement économique et de l'innovation de la mairie de Paris (1).

FORMATION : Sandra ENLART, Directrice Générale d'Entreprise et Personnel et co-fondatrice de DSides : "On a tendance à confondre innovation technologique et innovation pédagogique"

Sandra ENLART : "On a tendance à confondre innovation technologique et innovation pédagogique"

Pour Sandra ENLART, Directrice Générale d'Entreprise et Personnel et co-fondatrice de DSides, laboratoire d'innovation et de prospective qui traite de l'impact des technologies numériques sur nos façons de penser, de travailler et d'apprendre, l'innovation en formation n'est pas technologique mais pédagogique. Réfléchir aux processus d'apprentissage est source d'innovations et de transformations.
Des évolutions qui auront un impact fort sur la fonction de formateur et l'activité des organismes de formation.

 

CCIFrance : En quoi les nouvelles technologies sont-elles sources d'innovations dans le domaine de la formation ?

Sandra ENLART : « Aujourd'hui, on a tendance à confondre innovation pédagogique et innovation technologique. On met dans le même sac « innovation », tous les outils digitaux du moment en considérant qu'ils ont un impact sur la formation : les « Mooc » (Massive Open Online Course ou cours en ligne ouvert et massif), les « serious games » (logiciel qui allie pédagogie et divertissement), le e-learning… Et l'on déclare que c'est innovant parce que c'est technologique ! La seule question qui me préoccupe c'est que l'on s'interroge sur ce que signifie apprendre aujourd'hui. Les pistes d'innovation sont là, à mon sens. Que la réponse à cette question mobilise de nouveaux outils numériques, peut-être, mais ce n'est certainement pas en entrant par la dimension technologique que l'on sera innovant et qu'on améliorera l'acquisition des compétences des individus. Prenons un exemple, les Mooc – mais c'est aussi valable pour le e-learning – sont conçus sur un mode d'apprentissage extrêmement classique : un professeur enseigne à des gens qui ne savent pas. C'est très traditionnel, c'est tout sauf innovant. Les nouveaux outils digitaux changent l'accès au savoir mais, parfois, sans toucher à  la « pédagogie ».


CF : Dès lors, que signifie « apprendre » pour vous ?

S.E : « Je répondrai en me limitant au champ professionnel, à ce qui concerne l'apprentissage  lié au travail. L'enjeu, alors, c'est l'apprentissage en vue de la situation de travail, le transfert des connaissances permettant de pouvoir agir autrement dans une situation professionnelle précise. Ce qui intéresse les entreprises et les actifs qui se forment pour devenir plus compétents, ce n'est pas tant la formation que le processus d'apprentissage. Autrement dit, la mobilisation d'un certain nombre  de ressources - connaissances, analyses, savoir-faire … - pour travailler autrement. L'enjeu est donc bien de réfléchir aux processus individuels qu'adoptent les apprenants pour articuler ces différentes ressources. Dans ce processus, l'accès aux connaissances peut être facilité – et c'est tant mieux -  par les nouveaux supports numériques.


Donc, si l'on veut innover en matière de pédagogie et proposer des formations plus efficaces, arrêtons de parler uniquement de formation et intéressons-nous aux processus d'apprentissage, et donc à la transformation des savoirs en compétences. Rappelons que l'apprentissage ne s'effectue pas quand la personne accumule des connaissances mais quand elle met en pratique les savoirs, par exemple quand elle les transfère à ses collègues qui, à leur tour, les mettent en œuvre avec l'accompagnement d'un manager. Là, on peut parler d'innovation !


CF : A vous écouter, l'investissement des entreprises dans les nouvelles technologies de formation pourrait être contreproductif et déresponsabilisant  s'il reposait uniquement sur la mise à disposition des salariés de ces nouveaux outils d'enseignement ?

SE : « On ne fait clairement pas progresser le développement des compétences par la simple mise à disposition de MOOC ou de E-learning, même à une grande échelle. On facilite juste l'accès aux connaissances au moment de son choix. C'est certes positif mais, ce faisant, on ne travaille pas sur la pédagogie et l'enrichissement des compétences des collaborateurs. D'ailleurs, au passage, il n'y a pas de grande différence du point de vue de la conception des programmes de formation entre les plus récentes méthodes type MOOC et les plus anciennes comme le e-learning. Donc, attention à l'effet « clinquant » des nouvelles technologies qui ne doivent pas détourner le regard des entreprises de l'essentiel. »


CF : Mais est-ce que le digital n'a pas changé le rapport au savoir ? Vous traitez dans votre ouvrage «faut-il encore apprendre ?» de la fragmentation du savoir, éparpillé sur Internet et qu'il faut reconstituer et mettre en perspective…

SE : « L'environnement dans lequel nous évoluons et dans lequel nos enfants grandissent a évidemment été transformé par l'émergence d'Internet, du web 2.0 et des réseaux sociaux. Les étudiants actuels ne peuvent pas imaginer un monde sans Internet. Mais, une chose est de considérer que ce contexte sociétal change profondément le rapport au savoir, une autre est d'en conclure qu'il faut former les gens avec du e-learning. On confond un mouvement de fond avec des outils plus ou moins éphémères. »


CF : Comment utiliser au mieux ces nouveaux outils ?

SE : « Les pédagogues doivent s'y intéresser et penser les processus d'apprentissage en tenant compte de cette transformation de notre environnement de plus en plus numérisé. Pour la génération actuelle, baignée depuis le plus jeune âge dans le monde d'Internet, le mot savoir n'a plus le même sens que pour les générations précédentes. Avant, le savoir était rare, détenu par des « sachant », et transmis sur un mode classique. Savoir maintenant ne signifie plus mémoriser. Je n'ai plus besoin de le faire parce que le savoir est partagé sur la toile et donc accessible à tout moment. Il est proprement dit « délégué ». Du coup, comme nous l'avons écrit avec Olivier Charbonnier, on peut se demander s'il « faut encore apprendre ? ».


A cet égard, on entend dire un peu partout qu'il faut « savoir aller chercher l'information » mais aussi « apprendre à apprendre ».  Sur le premier point, il faudrait être en capacité de pouvoir, rapidement, repérer et sélectionner l'information utile. Pour ce faire, nous avons à notre disposition des applications, des moteurs de recherche, autrement dit des « agents intelligents »  qui nous facilitent la tâche.


Je pense qu'il faut surtout – et c'est le deuxième point – pouvoir comprendre et analyser les informations que l'on a trouvées, ce qui nécessite de faire des liens entre les différentes ressources ou morceaux de connaissances récupérés. L'important n'est donc pas de posséder l'information, ni même de savoir où la trouver mais de lui donner du sens pour la rendre intelligible et utilisable dans son environnement personnel ou professionnel. »


CF : Mais ce discours sur la nécessité de donner du sens à ce que l'on apprend est-il réellement novateur ? Les pédagogues ne l'ont-ils pas tous et toujours eu à l'esprit ?

SE : « Absolument ! L'école a d'ailleurs organisé l'apprentissage de ces liens par l'enseignement des disciplines, structuré autour de programmes qui délivrent aux élèves des repères chronologiques. Ce que nous craignons, Olivier Charbonnier et moi-même, c'est que les enfants de la société actuelle ne puissent pas acquérir ces « cartes mentales » qui permettent de se repérer sur Internet, d'avoir ces toiles de fond pour mettre en perspective les données. Et si l'école cessait de remplir cette mission, nous serions confrontés à des inégalités majeures du fait d'Internet, entre ceux qui pourront acquérir ces cartes mentales dans leurs familles et ceux qui ne le pourront pas. L'école ne doit pas renoncer à cette mission essentielle.


En entreprise,  la situation de travail change un peu la donne. On ne va pas sur Internet pour apprendre mais pour travailler et faire autrement. Le processus d'apprentissage est plus guidé, plus structuré car il vise à répondre à un  besoin professionnel. Même s'il faut, bien évidemment et c'est essentiel, individualiser les processus d'apprentissage pour tenir compte de la diversité des apprenants, pour leur fournir des « cartes mentales » différentes et adaptées à chacun. »


CF : Grace aux nouveaux outils technologiques, les salariés ne sont-ils pas plus actifs, plus impliqués dans le processus d'apprentissage mais aussi, du coup, plus responsables de leur formation ?

SE : « Oui et non.  Certes, on n'apprend jamais rien à personne. C'est toujours l'apprenant qui apprend, qui déclenche le processus cognitif d'apprentissage. Mais pour qu'il puisse apprendre, on doit mettre à sa disposition des moyens adaptés. Dès lors, se pose la question de la responsabilité des entreprises vis-à-vis des ressources mises à disposition mais aussi celle des apprenants. Une question porteuse d'exclusion ; l'exclusion de ceux qui n'ont pas les moyens d'être responsables de leur propre apprentissage.»


CF : Le rôle des formateurs devrait donc évoluer…

SE : « Totalement. Je ne sais d'ailleurs pas si demain il y aura encore des formateurs tels que nous l'entendons aujourd'hui. Il y aura toujours des experts qui transmettront leur savoir. Mais les formateurs eux, pour continuer d'exister, devront être des pédagogues c'est à dire qu'ils devront travailler sur les processus d'apprentissage et accompagner les apprenants en fonction de leurs besoins, de leurs niveaux de connaissance mais aussi de leurs propres apprentissages en situation de travail. Les formateurs vont devenir, en quelque sorte, des « coaches pédagogiques » ayant pour mission de guider les apprenants, de les aider à se transformer. »


CF : La pédagogie inversée (1), une méthode pourtant pas encore très répandue, peut-elle être utile dans ce cadre ?

SE : « C'est effectivement une méthode qui a fait ses preuves et qui s'inscrit parfaitement dans le processus d'apprentissage que je défends. Elle mériterait d'être plus utilisée. Pour ce faire, les formateurs doivent être convaincus de la nécessité de changer de démarche, de faire évoluer leur rôle en passant du statut d'expert à la fonction de pédagogue.»


CF : Les organismes de formation, eux aussi, sont donc appelés à se transformer…

SE : «Je plaide effectivement pour que les organismes de formation – et plus largement l'ensemble des acteurs du secteur comme les Opca, les CCI … - prennent toutes ces questions-là à bras-le-corps. Les organismes de formation devraient s'interroger très fortement sur leur mission.  Avec pour seul questionnement, le processus d'apprentissage et non plus les questions de contenus, de programmes de formation ou d'accès aux ressources. Les organismes de formation devront donc proposer une offre facilitant le transfert des connaissances en situation de travail et des solutions adaptées aux besoins des apprenants. Ces solutions devraient, je le pense, faire baisser le coût de l'investissement formation des entreprises. Mais tout cela ne pourra se concrétiser qu'à condition qu'enfin on donne une large place à l'évaluation. Non pas uniquement l'évaluation de l'acquisition des connaissances, mais bien l'évaluation du processus d'apprentissage jusqu'au transfert. Sans cette exigence, on ne fera pas évoluer les modèles et finalement on ne saura pas ajuster nos actions pour leur donner une réelle efficacité, à la fois pour les individus et pour les entreprises.»

 

Propos recueillis par Gilles DANIEL - CCI France

 

(1) La pédagogie inversée est un mode de formation reposant sur une acquisition de connaissances par l'apprenant, préalable aux sessions de formation (via tout type de ressources) avant mise en pratique et approfondissement de ces connaissances, dans un deuxième temps, avec le formateur sous la forme, notamment, de pédagogies différenciées

 

Pour en savoir plus

- Sandra ENLART est l'auteur avec Olivier CHARBONNIER, des  ouvrages « Faut-il encore apprendre ? » Dunod 2010, « A quoi ressemblera le travail demain ? » Dunod 2013, « Quelles compétences pour demain ? » Dunod 2014.

- « Apprendre dans l'entreprise », Entreprise et Personnel, aux Editions PUF