Les experts de l'innovation : la série

Sommaire
  • INCUBATEUR : Benjamin CARLIER, Directeur du Tremplin, incubateur de la structure « Paris&Co », agence de développement économique et de l'innovation de la mairie de Paris (1).
  • DEVELOPPEMENT DURABLE : Emmanuel DELANNOY, directeur de l'Institut INSPIRE présente les finalités et ressorts de l'économie circulaire.
  • TOURISME : Laurent QUEIGE, dirige le Welcome City Lab, premier incubateur au monde des entreprises du tourisme
  • INTERNATIONAL : Isabelle LUNVEN, PDG et fondatrice de la société de conseil kerabeo : "Innovation et export, un couple moteur"
  • FORMATION : Sandra ENLART, Directrice Générale d'Entreprise et Personnel et co-fondatrice de DSides : "On a tendance à confondre innovation technologique et innovation pédagogique"
  • NUMERIQUE : Henri VERDIER, Directeur Etalab : "L'Open data, le carburant de l'innovation"

INCUBATEUR : Benjamin CARLIER, Directeur du Tremplin, incubateur de la structure « Paris&Co », agence de développement économique et de l'innovation de la mairie de Paris (1).

Benjamin CARLIER "L'économie du sport de demain s'invente maintenant"

Tout fraîchement installé sous les tribunes du stade Jean Bouin, stade mythique du sport parisien situé dans la place forte du sport au sud-ouest de Paris (Parc des princes, Roland Garros, Coubertin….), l'incubateur le Tremplin entend faire décoller le sport dans la Capitale (2). Le directeur de cette plateforme d'innovation pour le sport, Benjamin Carlier, analyse l'émergence de la filière sport, les évolutions des pratiques sportives et leurs conséquences en matière d'innovation. Dans ce secteur qui a le vent en poupe, le potentiel de croissance pour les entreprises innovantes est important.

CCI France : Dans un pays comme la France qui a découvert tardivement l'importance économique du sport, considérez-vous que le secteur est ouvert à l'innovation ?

Benjamin Carlier : « La France a été une terre de champions qui se sont illustrés dans différentes disciplines sportives. Mais nous avons aussi des champions d'un point de vue économique. De belles marques françaises dans la distribution des équipements comme Décathlon, dans l'organisation de manifestations sportives comme Amaury Sport Organisation, des fabricants de cycles ou de ski comme Rossignol ou Salomon pour n'en citer que quelques-unes.

En revanche, là, où la France pèche c'est dans l'organisation du secteur et dans la fédération des acteurs de la filière. On peut même dire que le sport n'est pas encore pris au sérieux  et considéré comme un secteur économique à part entière,  source de bénéfices et créateurs d'emplois. Et ce n'est pas paradoxal par rapport à ce que je viens de dire car la réussite de ces entreprises est le résultat de ses investissements et pas celui d'un accompagnement collectif au sein d'une filière économique constituée des entreprises du sport. Le sport a été longtemps perçu comme un amusement alors que la culture, par exemple, est par nature sérieuse et donc crédible.

Mais je suis optimiste car les choses sont en train de changer ! L'organisation en France de grands événements sportifs internationaux comme l'EURO 2016 actuellement, le championnat du monde de Handball l'an prochain, la Ryder Cup en 2018, le championnat du monde de foot féminin en 2019, sans oublier la candidature de Paris pour les JO de 2024, participe de la prise de conscience du potentiel d'attractivité et des retombées économiques de ces manifestations sportives. Une évolution qui a été accompagnée par plusieurs autres facteurs de nature différente mais concordants : la volonté du Ministère des affaires étrangères de promouvoir le savoir-faire des entreprises françaises à l'étranger et notamment de PME très compétitives, souvent leaders mondiaux sur leur marché de la fourniture d'équipements sportifs, la réussite et les retombées économiques pour Londres des JO de 2012 et la crise économique et financière de 2008 qui a au moins permis de découvrir le gisement de croissance du sport. Peu à peu, le sport est devenu sérieux. »

CCIF : Ce retard au démarrage a-t-il nui au développement de l'innovation dans le sport ?

BC : « Le contrat de la filière du sport a été signé il y a tout juste un an. Il est clair que l'on aurait été collectivement plus efficace, plus performant en matière d'innovation et d'exportation si l'on s'était réveillé plus tôt. Pour autant, rappelons-le, les entreprises françaises, PME comprises, n'ont pas attendu pour innover. Des dispositifs publics ciblés en faveur de l'innovation ont pu accompagner ce mouvement mais il n'y a pas eu de politique globale de soutien à innovation.  Notre incubateur offre une approche complètement différente de l'innovation qui n'est pas centrée sur les métiers de l'entreprise mais qui interroge même directement le business model des entreprises existantes. C'est la fameuse « ubérisation de l'économie ». Pour les entreprises du sport, les 400 startups du secteur qui développent ces nouvelles solutions représentent à la fois un danger et une chance. L'économie du sport de demain s'invente maintenant. Dès lors, accompagner l'émergence de ces startups et la diffusion de l'innovation aura un effet bénéfique pour l'ensemble des acteurs du secteur par l'émulation, la compétition que cela génère mais aussi par les coopérations entre grands groupes et startups qui peuvent en découler. »

CCIF : Justement, qui innove dans le sport ? Les entreprises privés (startups, PME, grands groupes) sont-elles les seules à  porter l'innovation dans le secteur ?

BC : « Certains acteurs institutionnels comme l'INSEP innovent dans le domaine du suivi médical des champions en lien avec des laboratoires afin d'améliorer leur entraînement et donc leur performance. Pour ce qui concerne les acteurs associatifs comme les fédérations et les clubs, ils ne sont pas connus pour être innovants. Mais doivent-ils l'être ? Je ne suis pas sûr que ce soit leur rôle. En revanche, ils ont tout intérêt à ne pas perdre trop de temps pour prendre le train du changement. D'ailleurs, parmi les startups incubées chez nous, plusieurs proposent des solutions aux clubs et aux fédérations comme « e-cotiz » pour la gestion des cotisations en ligne,  « fosburit » pour le financement participatif et « sporteasy » pour la gestion au quotidien des équipes de sport amateur. Cela prouve qu'il y a un marché et des acheteurs qui sont le plus souvent les adhérents des clubs. De mon point de vue, les clubs ont tout intérêt à s'orienter vers ces solutions qui leur facilitent la vie alors qu'ils sont confrontés au manque de bénévoles et à la concurrence d'une pratique sportive qui se fait de plus en plus en dehors des clubs.»

CCIF : A l'image de ce qui se passe dans le tourisme (3) confronté à des résistances au changement, considérez-vous que l'innovation dans le sport se réalise parfois contre la volonté de ces acteurs traditionnels du secteur (fédérations, associations, clubs…) ?

BC : « Je répondrai en regardant les marges importantes de progression du marché du sport. L'attractivité des grands événements sportifs et l'accroissement continu de la pratique sportive au sein de la société vont avoir des retombées économiques bénéfiques pour tous les acteurs. Mais il faudra faire preuve d'innovation pour en tirer des bénéfices plus importants. Le gâteau va augmenter ; tout le monde va pouvoir en profiter. Mais si les fédérations ou les clubs ne changent pas leurs modes de fonctionnement et leurs relations avec les pratiquants, ils vont se retrouver en difficulté. Car dorénavant on consomme le sport pour le regarder comme pour le pratiquer. C'est le sport à la carte : où je veux et quand je veux ! Les fédérations et les clubs doivent donc s'y adapter en modulant leur offre pour leurs clients. Je parle de clients et non plus de simples adhérents. Ils doivent prendre ce virage et inventer donc de nouveaux modes de consommation d'activités sportives en phase avec les modes de vie des sportifs amateurs. Et fonctionner aussi avec une logique de rentabilité financière en faisant payer leurs clients pour ces prestations. C'est une évolution pour le monde associatif qui se reposait largement sur le bénévolat. Une évolution  qui n'est pas toujours facile à entendre.»

CCIF : Existe-t-il des facteurs exogènes susceptibles de stimuler l'innovation dans le secteur ?

BC : « Je vois un lien privilégié : le sport est directement impacté par les évolutions dans le secteur de la santé. La pratique de disciplines sportives en amateur est motivée assez largement par les effets bénéfiques pour la santé et le bien-être du sport. Et cette motivation va s'accroître dans les années à venir. Ce sera tout particulièrement sensible pour les populations de seniors et dans le cadre de phase de guérison pour des personnes malades. Il n'est qu'à lire les recommandations de l'Organisation Mondiale de la Santé en la matière. Du coup, il y a encore beaucoup de solutions à inventer agissant sur l'articulation entre sport et santé comme par exemple sur la connaissance de son corps ou sur le choix des activités en fonction de leurs bénéfices pour la santé. Certaines ont déjà émergé ou sont à l'étude via notamment les objets connectés pour la mesure de la performance sportive et ses effets sur le corps ou les textiles qui deviennent connectés. Les mutuelles partagent d'ailleurs cette analyse en suivant de près comme la MAIF, membre fondateur du Tremplin, les interactions entre les deux secteurs. Ce lien « sport et santé » va d'ailleurs finir, me semble-t-il par asseoir la crédibilité du secteur sportif aux yeux des décideurs publics. La reconnaissance de la filière devrait permettre d'impulser des politiques publiques pour, enfin, développer le sport à l'école ou  en entreprise. On le voit les marges de croissance du secteur sont considérables !»

Propos recueillis par Gilles DANIEL, CCI FRANCE

 

(1) Dans les 10 incubateurs thématiques (santé, tourisme, immobilier, finance…) qu'elle soutient Paris&Co a accueilli 238 startups ayant créé 2026 emplois (bilan fin 2015, source Mairie de Paris) présentation des incubateurs parisiens

(2) Le tremplin est soutenu financièrement par les cotisations des startups hébergées et par celles membres fondateurs(50 000 euros par an et par partenaire) Accor hotels, la Française des jeux, l'INSEP, la société d'équipement sportif Lepape, la MAIF, Nike, l'UCPA et UNIBAIL-RODAMCO (immobilier commercial). La Mairie de Paris a par ailleurs accordé une subvention à l'incubateur pour la phase de démarrage de l'incubateur.

(3) A lire sur CCI.FR, l'interview de Laurent QUEIGE, Directeur du Welcome City Lab, sur l'innovation dans le tourisme

 

UN TREMPLIN, POUR SE LANCER

Les objectifs

Benjamin Carlier : « Deux objectifs principaux ont été fixés par la Mairie de Paris en lançant en novembre 2014 le Tremplin : promouvoir la création d'entreprise et donc la création d'emplois dans le secteur du sport  et créer une dynamique de l'innovation dans le monde sportif vis-à-vis des acteurs privés comme publics. Pour, au final, faire de Paris la capitale de l'économie du sport. Il y avait également un objectif de politique publique : favoriser, ce faisant, le développement de la pratique sportive. C'est ambitieux mais nous n'avons pas de complexes à avoir. C'est aussi un projet novateur car il n'a pas d'équivalent ; ni en France, ni en Europe, ni même dans le reste du monde car les fonds d'investissement dédiés au sport qui existent aux Etats-Unis ne remplissent pas les mêmes missions. »

Les services

« Les services que nous proposons sont de quatre types :

  • l'accompagnement individuel et soutien des porteurs de projet dans le développement de leurs startups,
  • l'accompagnement collectif via l'organisation de rencontres sous la forme d'ateliers ou de formations animés par des experts d'un domaine spécifique comme le « gaming », l'e-sport ou la propriété intellectuelle et industrielle par exemple,
  • la confrontation des startups avec l'écosystème du sport dans lequel interviennent les grands groupes privés, les fédérations et les médias,
  • la visibilité et la communication autour des startups. D'ailleurs, les startups incubées au tremplin s'en servent comme d'une signature, voire d'un label.

Enfin, si l'incubateur a pour vocation première de faciliter le développement des startups porteuses d'innovation, il a aussi pour mission, outre la veille sur les nouvelles tendances, d'acculturer les acteurs de la filière sport à la dynamique d'innovation. Nous jouons le rôle de VRP de l'innovation dans le sport !»

Les compétiteurs

Sur les 36 startups incubées au Tremplin :

  • Plus de la moitié des créateurs sont extérieurs au monde du sport (le secteur vu comme une opportunité en termes de business)
  • Une dizaine de passionnés de sport
  • Une petite minorité (deux ou trois créateurs) issus du monde du sport

Des candidats retenus (200 candidatures enregistrées pour les deux premières promotions) sur la base des critères de sélection suivants : la qualité de l'innovation, la viabilité financière du projet en vue de la pérennité de la structure et les créations d'emplois attendues, la qualité de l'équipe.

Les résultats

  • 45 emplois en CDI créés (hors stage) en mai 2016,
  • 12 millions d'euros levés
  • 1,8 million d'euros de chiffre d'affaires cumulé (pour les 17 startups de la deuxième promotion).