Les experts de l'innovation : la série

Sommaire
  • AMENAGEMENT DU TERRITOIRE : Nadine MASSARD, Professeur des Universités à l'Université Pierre Mendes France de Grenoble et présidente d'EuroLIO, dessine la carte de l'innovation dans les territoires qui donne à voir un paysage précis tant sur les stratégies d'innovation que sur les conditions de leur déploiement.
  • DEVELOPPEMENT DURABLE : Emmanuel DELANNOY, directeur de l'Institut INSPIRE présente les finalités et ressorts de l'économie circulaire.
  • TOURISME : Laurent QUEIGE, dirige le Welcome City Lab, premier incubateur au monde des entreprises du tourisme
  • INTERNATIONAL : Isabelle LUNVEN, PDG et fondatrice de la société de conseil kerabeo : "Innovation et export, un couple moteur"
  • FORMATION : Sandra ENLART, Directrice Générale d'Entreprise et Personnel et co-fondatrice de DSides : "On a tendance à confondre innovation technologique et innovation pédagogique"
  • NUMERIQUE : Henri VERDIER, Directeur Etalab : "L'Open data, le carburant de l'innovation"

AMENAGEMENT DU TERRITOIRE : Nadine MASSARD, Professeur des Universités à l'Université Pierre Mendes France de Grenoble et présidente d'EuroLIO, dessine la carte de l'innovation dans les territoires qui donne à voir un paysage précis tant sur les stratégies d'innovation que sur les conditions de leur déploiement.

Nadine MASSARD : «Chaque territoire a vocation à innover»

L'innovation en France ce n'est pas le dynamisme des métropoles contre le désert dans le reste du pays. Chaque territoire, proche ou éloigné des centres de décision, urbanisé ou rural, est potentiellement en capacité d'innover sous une forme ou sous une autre. Nadine Massard, Professeur des Universités à l'Université Pierre Mendes France de Grenoble et présidente d'EuroLIO, dessine la carte de l'innovation dans les territoires qui donne à voir un paysage précis tant sur les stratégies d'innovation que sur les conditions de leur déploiement.

CCI France : Qu'est-ce qu'un territoire innovant ? Comment distingue-t-on la capacité d'innovation d'un territoire ?

Nadine MASSARD : «Parler d'un territoire innovant nécessite de bien cerner ce que l'on vise par innovation et, plus précisément, par type d'innovation. Elle peut être technologique et se traduire par la production de brevets. Mais pas uniquement. L'innovation peut aussi porter sur des activités de services ou être sociale, voire citoyenne. Certes, d'un point de vue économique, ce sont souvent les innovations technologiques et de services qui sont valorisées. Ce qui caractérise donc un territoire innovant c'est d'abord la présence en son sein d'acteurs innovants mais c'est aussi la capacité du territoire à attirer et à faire interagir ces acteurs publics et privés pour mettre en œuvre de nouveaux modes particulièrement efficaces de coordination et de mobilisation des ressources afin d'innover.»

Les acteurs de l'innovation dans les territoires

CF : Quels sont les acteurs qui concourent  à l'innovation dans les territoires ? On cite souvent le couple entreprises/centres de recherche, mais le cercle des producteurs de l'innovation n'est-il pas plus large ?

NM : «Les grandes entreprises et les centres de recherche publics sont bien sûr des acteurs clés de l'innovation mais tous les territoires ne bénéficient pas de la présence de ce type de producteurs d'innovation. Et pourtant, chaque territoire a vocation à innover. Les économistes spécialisés parlent beaucoup de la concentration spatiale de l'innovation. Mais l'innovation n'est pas seulement l'affaire des grandes métropoles qui s'affronteraient nationalement, voire à l'échelle internationale, dans une sorte de combats de chefs. Cette vision là est réductrice. La reconnaissance du potentiel de développement économique de l'innovation et la nécessité de contrebalancer la tendance forte à l'agglomération des collectivités locales constituent deux facteurs qui renforcent encore le besoin de chacun des territoires de trouver sa place dans le champ de l'innovation en s'appuyant notamment sur ses ressources locales spécifiques, sur les atouts de son territoire. Un territoire qui renoncerait à s'engager dans cette voie se condamnerait à disparaître. Cela étant dit, bien évidemment, chaque territoire n'a pas vocation à jouer dans la cour des métropoles mondiales.

Dès lors, l'innovation apparait comme diversifiée et la typologie des innovateurs aussi. Ce qui va compter pour qu'un territoire puisse innover c'est sa capacité à former, tant en formation initiale qu'en formation continue, des salariés compétents capables de s'investir localement. Les PME ont dans ce cadre un rôle important à jouer. Les collectivités territoriales - régionales, départementales, métropolitaines, agglomérations - aux différents échelons politico-administratifs, sont également utiles pour faire émerger des dynamiques innovantes et coordonner les acteurs.

Cette diversité d'acteurs peut s'accentuer quand se mettent en œuvre des innovations qui ne sont pas qu'économiques et technologiques. Ainsi, on peut voir ainsi apparaître d'autres acteurs dans des territoires qui produisent des formes d'innovation qui ne sont pas technologiques, des acteurs ne sont pas nécessairement faciles à catégoriser car ils ne sont pas toujours unifiés à l'image des usagers d'un service, des associations de consommateurs ou des groupes créatifs d'artistes.»

Stratégies d'innovation

CF : La diversité des territoires avec leurs forces et leurs faiblesses appelle-t-elle une diversité des modes d'organisation et de coopération pour produire de l'innovation ?

NM : «Tout à fait. Et on peut illustrer cette diversité d'approche par deux grandes catégories extrêmes d'organisation : le modèle de l'agglomération urbaine qui s'appuie sur une concentration d'infrastructures, de ressources et de compétences de proximité et très diversifiées et qui produit des innovations essentiellement technologiques et scientifiques très variées dans les secteurs du commerce, de l'industrie ou des services. L'innovation va donc émerger de ces croisements, de cette interaction entre des compétences complémentaires, ce qui va  avoir pour conséquence d'attirer des acteurs en recherche d'innovation comme par exemple des start-ups qui pourront trouver sur place les ressources et compétences utiles à leur croissance. Cette diverstié constitue donc un vrai atout des métropoles dans la concurrence entre territoires.

A l'opposé, d'autres territoires moins riches vont développer des stratégies dites de spécialisation en s'appuyant sur leurs forces et atouts spécifiques. C'est le cas, par exemple, de ceux qui peuvent revendiquer une Appellation d'Origine Contrôlée. Mais attention, ce modèle peut vite s'épuiser en termes d'innovation s'il se renferme sur lui-même, s'il n'est pas ouvert, connecté avec l'extérieur, si les entreprises de ce territoire ne travaillent pas en réseau avec des acteurs d'autres territoires avec lesquels ils vont pouvoir échanger pour continuer à innover».

CF : Mais indépendamment des spécificités de ces deux grands modèles, existe-t-il des invariants dans les facteurs de production de l'innovation ?

NM : «Certes, pour pouvoir produire de l'innovation, il faut en premier lieu disposer de ce que l'on appelle en économie du capital humain, c'est à dire des hommes, de la matière grise, mais aussi, des hommes de projet. Quelque soit le territoire, de la métropole à la zone plus isolée, l'innovation nait toujours de l'envie et de l'énergie d'hommes, au sens générique du terme, qui impulsent des projets dans les entreprises, dans les centres de recherche mais aussi dans les collectivités territoriales ou dans les établissements de la puissance publique.

Bien évidemment, l'innovation est plus facile si le territoire concentre un niveau de qualification élevé mais rien ne pourra se faire quoi qu'il arrive sans la volonté et le dynamisme de ces hommes ou de ces femmes de projet capables d'avoir une vision stratégique du développement du territoire et de fédérer les acteurs créateurs d'innovations dans le territoire.

Ensuite, si l'on veut produire de l'innovation technologique, il n'y a pas de miracle il faut également avoir la surface financière minimum pour investir tant en infrastructures qu'en capital humain.

Et pour les territoires qui s'orientent vers des formes d'innovation de services ou d'innovations plus sociales, il faut disposer des bonnes ressources pour organiser et animer les réseaux d'échanges entre acteurs et entre territoires. Il existe, à cet égard, de nombreuses structures d'intermédiation comme les agences d'innovation, les regroupements d'entreprises, les organisations professionnelles et les chambres de commerce et d'industrie. Leur rôle est utile même s'il y a parfois profusion d'acteurs dans cette fonction d'intermédiation.»

CF : Comment rendre un territoire innovant ?

NM : «Les facteurs de production de l'innovation exposés ci-dessus sont essentiels pour qu'un territoire devienne innovant. Mais, le rôle des structures d'intermédiation, y compris celui des pôles de compétitivité, que nous évoquions à l'instant, est lui aussi important pour faire naitre des stratégies communes de développement des territoires en fédérant les acteurs autour d'un même projet et pour positionner et valoriser le potentiel d'innovation du territoire tant en France qu'en Europe. A cet égard, nous avons en France un retard à combler aussi bien en matière de benchmarking pour observer et analyser les stratégies d'autres territoires qu'en marketing pour faire connaitre les forces spécifiques de son territoire. Etre ouvert et connecté aux autres territoires, et pas seulement à l'échelle française, offre la possibilité de nouer des liens qui peuvent se traduire par des partenariats entre des territoires aux compétences et forces complémentaires. L'observation et la comparaison entre territoires permet de mieux évaluer la valeur de son innovation pour identifier les concurrents et les partenaires potentiels, mais pour aussi révéler des pépites de son territoire qui n'étaient pas suffisamment valorisées. N'oublions pas que l'innovation peut également provenir de l'intégration sur son territoire d'innovations produites ailleurs. Les stratégies régionales d'innovation portées par l'Union Européenne ont favorisé ces dynamiques mais, je le repète, nous avons en France encore beaucoup de progrès à faire en ce domaine. Dans de trop nombreux territoires, les acteurs sont un peu trop autocentrés sur les modes uniquement locaux de développement.  Nous manquons encore trop de recul sur nos propres pratiques et stratégies à une échelle européenne.»

Les outils de mesure de l'innovation

CF : Comment mesure-t-on l'innovation sur un territoire ? Existe-t-il une grille d'indicateurs pertinente pour mesurer les démarches d'innovation pour tout type de territoire ?

NM : «Pour ce qui concerne l'innovation technologique, l'outil de mesure est connu : il s'agit de l'indicateur de brevet qui assure une protection de la propriété industrielle et qui permet aussi des comparaisons aisées sur la production d'innovation des territoires. Mais la mesure de l'innovation technologique ne se résume pas à la seule innovation brevetable. Certaines entreprises, par exemple, préfère garder secrets leurs procédés innovants.

On peut aussi évaluer la capacité d'innovation technologique d'un territoire en s'intéressant aux ressources mobilisées en matière de recherche et de développement. On mesure là les moyens plus que la résultante de la R & D.

Pour tout ce qui ne relève pas de l'innovation purement technologique, on observe la production de connaissances, autrement dit l'ensemble des publications scientifiques émanant d'un territoire. Toutes les publications sont visées : technologiques mais aussi celles relevant des sciences humaines et sociales qui peuvent être des études ou productions économiques, de gestion, historiques ou bien encore artistiques. 

Mais pour s'assurer de l'innovation de ces territoires, les autorités publiques et les chercheurs mènent aussi des enquêtes auprès des acteurs de l'innovation en les interrogeant sur leurs démarches innovantes du point de vue des produits, des procédés, de leur mode d'organisation, de leur marketing ou de la gestion des ressources humaines par exemple. Alors que les organismes publics ou para-publics disposent d'une grande richesse de données sur ces différents aspects de l'innovation, on peut tout de même continuer à regretter une grande dispersion et des défauts de coordination qui ne facilite pas les approches comparatives et systématiques au niveau des territoires.»

CF : Est-ce que les décideurs locaux mènent de concert et de façon coordonnée stratégie de développement économique et d'innovation ?

NM : «Force est de constater qu'en France les deux domaines ont été pendant longtemps et sont, encore parfois, gérés de façon indépendante ou, à tout le moins, de manière non coordonnée. A titre d'illustration de cette dichotomie, les conseils régionaux ou les administrations au niveau régional distinguent les directions en charge du développement économique de celles de l'enseignement supérieur et de la recherche. Les premières sont préoccupées par les enjeux liées au développement de l'activité économique et de l'emploi. Les secondes s'intéressent essentiellement à la production d'innovations des centres de recherche publique et à la R&D des grandes entreprises privées. Avec pour chacune des démarches des temporalités différentes : le court terme pour le développement économique et le moyen et long terme pour l'enseignement et la recherche.

La connexion entre les deux thématiques ne s'opère pas nécessairement et cela n'aide pas à l'élaboration de stratégies globales et ouvertes. Fort heureusement, l'émergence des stratégies régionales d'innovation a favorisé la prise de conscience de la nécessité d'avoir une vision plus intégrée des problématiques de développement territorial et d'impulser, ce faisant, des politiques agissant sur les deux leviers de façon coordonnée.

Les stratégies de spécialisation de territoires que nous évoquions précédemment illustrent bien cette prise de conscience de travailler de concert sur les deux axes économique et d'innovation. Mais on peut encore poursuivre cet effort de décloisonnement et de coordination entre les services des administrations tant au niveau régional que national pour améliorer l'efficacité des politiques publiques et éviter la dispersion des subventions via notamment des logiques de guichet.»

CF : Et les élus locaux, devraient-ils, eux aussi, penser leur stratégie de développement territorial de façon globale intégrant  de façon cohérente développement économique et de l'innovation ?

NM : «Pour les élus locaux, la charge est lourde et c'est la raison pour laquelle ils ont absolument besoin de s'appuyer sur des porteurs de projet capables d'avoir cette vision globale et d'intégrer toutes ces dimensions. A cet égard, il y a une question qui se pose et un débat en cours sur le type d'acteurs les plus pertinents pour accompagner les élus locaux dans leurs stratégies d'innovation. Faut-il confier ce rôle à des structures publiques ou para-publiques ou laisser faire le secteur privé en confiant cette tâche à des cabinets conseils spécialisés ?»

CF : L'innovation est-elle structurante pour les territoires en encourageant la pérennité des entreprises sur un territoire reconnu pour son dynamisme en matière d'innovation ?

NM : «Cela dépend du type de territoire. Certaines métropoles connaissent un fort turn-over car elles servent un peu de « nurserie » : les entreprises viennent s'y créer et faire leurs premiers pas avant d'aller se développer dans d'autres territoires qui correspondent à leur spécialisation et dont les coûts de gestion sont moins élevés que dans la métropole.

Quant aux territoires qui se sont spécialisés, le développement continu de cette innovation ciblée constitue un avantage. Il leur permet de maintenir l'activité et de résister aux à-coups de l'économie.»

Les modalités opérationnelles

CF : Quel est l'impact du numérique dans le développement des territoires notamment ceux qui sont les moins favorisés ou les plus éloignés des centres de décision ?

NM : «La question du numérique soulève deux problématiques importantes. La première porte sur la diffusion du savoir en tant que porteur d'innovation. On entend souvent dire que tous les territoires pourraient innover car ils sont numériquement connectés et donc peuvent avoir accès à toute l'innovation scientifique, technique ou artistique. Mais il ne suffit pas d'y avoir accès pour pouvoir innover ; il faut avoir à minima des capacités d'absorption de ce flux d'informations afin de les traduire et les intégrer dans un projet innovant.

Le second débat porte sur l'importance de la demande d'innovation du tissu économique, notamment des PME et des TPE. Les politiques locaux ont tout intérêt à susciter cette appétence pour l'innovation dans leur territoire auprès des acteurs économiques, des consommateurs et des citoyens ce qui a pour effet de valoriser l'innovation et donc d'inciter les entreprises à devenir plus innovantes. Il ne faut donc pas oublier de partir de la demande pour nourrir des politiques d'innovation qui incitent les entreprises à s'engager dans cette voie et facilitent leur meilleure acceptation par les citoyens et consommateurs.»

CF : Le soutien à l'innovation en France est-il toujours organisé de façon centralisé, linéaire et exogène ?

NM : «Les acteurs prouvent sur le terrain que des initiatives peuvent émerger sur les territoires soutenus par des dispositifs régionaux.  Mais c'est vrai qu'il y a au niveau national des politiques publiques importantes qui organisent de façon linéaire le soutien à la recherche comme c'est par exemple le cas avec le crédit impôt recherche qui vise très directement les investissements en R&D des grandes entreprises, comme source d'innovation technologique « nationale ».

Il y a une concentration très forte des moyens dédiés à la recherche au bénéfice des grands groupes. Il serait souhaitable de pouvoir rééquilibrer ces soutiens publics à destination des PME qui ne disposent pas de la capacité financière des grandes entreprises, ce qui passe peut-être aussi par un rééquilibrage vers des soutiens à l'innovation moins liés directement à une activité de recherche technologique et plus orientés vers la demande.»

 


Propos recueillis par Gilles DANIEL, CCI FRANCE
 

 

EuroLIO est l'observatoire européen des données localisées de l'innovation associant 10 laboratoires de recherche en France : www.eurolio.eu