Publié le 30/11/2016

La biodiversité doit être comprise comme une source de valeur ajoutée

Interview d'Isabelle LISE, responsable  du service environnement et développement durable de la CCI de Martinique.

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Acteurs économiques, engagez-vous pour la protection et la valorisation de la biodiversité et dites–nous ce que vous attendez de l'Agence Française pour la Biodiversité (AFB) ! Isabelle LISE, responsable  du service environnement et développement durable de la CCI de Martinique réagit aux invitations et aux débats lancés par les organisateurs du forum « biodiversité et économie » des 24 et 25 novembre 2016 à l'occasion de la prochaine installation de l'AFB.

 

CCI France (CCIF) : Quel(s) message(s) fort(s) avez-vous retenus du forum « biodiversité  et économie » ?

Isabelle LISE (IL) : « Le premier message que j'ai à l'esprit c'est que la biodiversité est maintenant considérée comme un enjeu fondamental. Le deuxième message porte sur la mobilisation des entreprises. Celle-ci s'exprime à deux niveaux : en amont dans l'exploitation des ressources quand des entreprises prennent soin de préserver la reproduction des espèces et le renouvellement des matières premières, quand d'autres, en aval, agissent plus sur l'impact environnemental de leurs activités. Il est un peu regrettable que ce soit l'un ou l'autre et que l'on ne traite pas l'ensemble du process en généralisant l'approche analyse de cycle de vie de la production de produit ou d'une fonctionnalité de l'entreprise. »

 

CCIF : L'engagement des entreprises n'est-il pas, par ailleurs, plus dicté par les bénéfices en termes d'image et d'économies plus que par le souci premier de la préservation de l'environnement ?

IL : « C'est effectivement souvent la caractéristique des témoignages d'entreprise. Mais c'est inévitable ! Les entreprises existent pour créer de la richesse et, d'une certaine façon, cette motivation constitue aussi un levier pour les inciter à s'intéresser plus fortement et plus massivement à la biodiversité. Le potentiel des ressources issues de la nature est encore largement inconnu et les gisements en nouveaux produits sont tout autant inexploités. Il y a un champ immense d'innovations à réaliser. C'est ce qui peut pousser les entreprises à s'engager en faveur de la biodiversité. Plus qu'une contrainte supplémentaire ou un frein à leur croissance, la biodiversité doit  être comprise comme une source de valeur ajoutée et un facteur clé de succès en invitant les entreprises à innover et, le cas échéant, à repenser leur business model.»

 

CCIF : Qu'attendez-vous, en tant que CCI, de la nouvelle Agence Français pour la Biodiversité ?

I.L : « Dans notre mission d'accompagnement des entreprises pour les aider à intégrer la biodiversité dans leur stratégie, nous aurions besoin de pouvoir nous appuyer sur l'AFB comme on peut le faire avec l'ADEME pour l'ensemble de nos actions sur l'environnement. Nous sommes donc en attente d'apports d'expertise et de conseils méthodologiques mais aussi de soutien financier pour le déploiement d'actions de sensibilisation et d'appui aux entreprises. L'AFB pourrait aussi nous être utile à structurer les filières biodiversité. De notre côté, nous, CCI, pourrions jouer un rôle de relai de la stratégie nationale pour la biodiversité.  Nous pourrions aussi, dans l'autre sens, faire remonter à l'agence des retours de pratiques d'entreprises qui mènent des actions dans ce domaine mais qui sont souvent un peu perdues dans le paysage institutionnel et ne savent pas quelle structure et quel dispositif solliciter. C'est là aussi le rôle de la CCI»

 

CCIF : Pour susciter l'engagement des entreprises, pensez-vous que l'intégration de critères ayant trait à la préservation de la biodiversité dans les marchés publics peut être déterminante ?

IL : « On ne peut que constater que les critères environnementaux ne sont pas systématiques, loin s'en faut, dans les cahiers des charges des marchés publics et encore moins pour ce qui relève de la biodiversité. Mais d'expérience, il me semble qu'il faudrait s'assurer au préalable que les entreprises sont bien en mesure de répondre à ces marchés publics, qu'elles sont bien en capacité de satisfaire les exigences attendues. Il ne faudrait pas que ces critères ne favorisent que les grands groupes, seuls susceptibles de les respecter. Ce serait contre-productif. Il faut donc activer ce levier de l'accès aux marchés publics au bon moment. »

 

CCIF : Partagez-vous le sentiment que les atteintes à la biodiversité sont une menace forte pour les territoires ultramarins mais, qu'à l'inverse, sa préservation représente une chance pour l'outre-mer ?

IL : « C'est aussi mon avis. Les Antilles, pour parler ce que je connais particulièrement, vivent en grande partie du tourisme. De nombreux touristes viennent en Martinique découvrir notre île en faisant de la randonnée pour découvrir des espèces rares de végétaux et d'animaux, ou en pratiquant la plongée ou encore le masque et tuba pour admirer les dauphins par exemple. D'ailleurs, une entreprise de notre territoire qui organise des balades en mer pour voir les dauphins sédentaires de la Martinique a réussi à tripler son chiffre d'affaires en cinq ans.

Mais si nous devons protéger ce patrimoine environnemental, il ne s'agit pas, pour autant, de le mettre sous cloche. Le tourisme aux Antilles repose sur cette mise en valeur de notre richesse naturelle. Aussi, pour tirer parti de cet atout tout en préservant notre biodiversité, nous n'avons pas d'autre choix que d'innover. Nous devons imaginer nos propres solutions qui tiennent compte de notre insularité. On expérimente par exemple de nouvelles façons de visiter la mangrove préservant l'écosystème. On peut aussi citer la mise en place de sentiers marins pour faire découvrir, dans le respect de l'environnement, la richesse et à la diversité des espèces poissons. »

 

CCIF : La CCI de la Martinique est engagée elle-même dans la mise en œuvre de projet valorisant et préservant la biodiversité .. .

IL : « Effectivement, nous avons organisé en 2014 une étape du Tour de France de la Biodiversité pour sensibiliser les entreprises à cette question, ce que nous continuons de faire. La CCI porte aussi un projet ambitieux dédiée à la biodiversité, l'écoparc La Fayette, qui va permettre de réconcilier activité économique et préservation du littoral fragile qu'est la mangrove. Ce projet soutenu par de nombreux partenaires s'articule autour de trois pôles : un pôle dédié à la formation, à la recherche et au développement notamment dans le cadre de travaux sur le biomimétisme et des biotechnologies, un pôle dédié à l'émergence de start-ups qui font de la biodiversité leur spécialité et enfin un centre pédagogique pour informer et sensibiliser la population des résidents comme des touristes à la nécessité de protéger la biodiversité martiniquaise. Cette biodiversité insulaire est encore largement méconnue car il n'y a jamais eu d'inventaire global des espèces végétales et animales de l'île.  Il existe donc un vivier de ressources encore largement inexploité scientifiquement et économiquement. »