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Mondialisation, la France à la croisée des chemins/Les actes de la 9�me Universit� d'�t� (2005)
Suite du chapitre :
 
 
L'offensive des géants

L'EUROPE MALMENEE

Louis Schweitzer, Président du conseil d’administration de Renault, Président de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité
La tentation protectionniste

L’Europe doit gagner en efficacité. Sinon, ses entreprises continueront, faute de croissance, à aller chercher ailleurs de nouveaux marchés. En Europe, rien ne les incite à investir ni à gagner en productivité. Pourtant, il y a nécessité de poursuivre la construction et d’aller de l’avant.

Le rayonnement de la France dans le monde grâce à l’Europe ? Pour moi, ce point d’interrogation est très gros. L’Europe est-elle l’atout que nous imaginions depuis dix ans ? Ce fameux marché intérieur permet-il de nourrir la croissance ? Les chefs d’Etat européens à Lisbonne ont fixé un objectif : devenir l’économie de la croissance et de la connaissance la plus compétitive du monde, avec une cohésion sociale et une amélioration de l’emploi quantitative et qualitative. On ne peut qu’être favorable à cet objectif. Mais nous retenons surtout ce projet de Constitution qui est désormais dans les limbes et nous restons sur l’image d’une Europe qui se cherche, incapable de se doter des règles de gouvernance adaptées à sa dimension élargie. Le marché européen n’est pas un acquis. C’est un marché unique qui gagne en étendue mais qui n’a pas de croissance vigoureuse. Pour les entreprises, il n’incite ni à la productivité ni à investir, ce qui rend pour les Etats toute réforme difficile. La tentation de redresser des barrières existe. Ce serait gravissime pour nos entreprises. Dans le secteur de l’automobile, plus de 1 000 règlements européens s’appliquent. Toute réglementation a un coût. Les commissaires ont annoncé qu’ils allaient procéder à cette évaluation en lançant des études d’impact. Aux Etats-Unis, les juges prennent la place des “réglementeurs”. Ce n’est pas forcément plus confortable pour un industriel. La réglementation lève un aléa en disant ce qu’on est censé faire. Elle a donc aussi un aspect positif.
L’absence de croissance est critique. La croissance ne se décrète pas. Mais elle ne se produit pas non plus par accident. Elle implique une bonne politique macro-économique. Nous ne cherchons pas le bon équilibre aujourd’hui en Europe. C’est un sujet majeur. Si nous nous résignons à des taux de croissance de 2 % par an, ou bien cela signifie que nos entreprises ne font pas de productivité et se condamnent à terme, ou bien qu’elles ne recrutent pas, et dans ce cas elle se coupent du pays. La phrase de Laurence Parisot “Quand les entreprises gagnent, tout le monde gagne” est très juste. Mais les Français n’y croient pas. Ils pensent perdre quand les entreprises gagnent. Il est essentiel d’avoir une dynamique de croissance plus forte en Europe.
La France est-elle mal placée dans la compétition internationale ? Je ne le crois pas. En termes de coûts, nous ne sommes pas compétitifs par rapport aux nouveaux pays d’Europe. Mais c’est plus facile de convaincre quelqu’un de venir en France qu’à Bucarest. On est bon en termes de productivité. Toyota, par exemple, se développe à Valenciennes parce que les conditions industrielles sont meilleures en France qu’en Angleterre. Par ailleurs, dans les négociations internationales, le commissaire européen gère un équilibre entre 25 pays alors que celui qui représente la Chine ou les Etats-Unis parle pour un seul pays. Nous avons eu de remarquables commissaires en Europe. Mais quand vous consacrez votre temps à bâtir un compromis à 25, vous n’avez plus la même énergie pour la négociation. Quand nous allons en Chine, au Brésil, aux Etats-Unis, c’est d’abord pour chercher la croissance là où elle se trouve et découvrir des opportunités que notre marché intérieur n’offre plus. Nous avons par ailleurs besoin d’une réglementation pertinente, cohérente, lisible, raisonnablement stable qui n’ajoute pas d’incertitudes pour les chefs d’entreprises. Est-ce le cas des réglementations européennes ? Difficile de répondre oui. En Europe, nous voulons toujours plus de protection et l’objet devient ingérable et fait fuir l’emploi. Il faudrait également une harmonisation fiscale pour que la concurrence ne soit pas distordue. L’Europe a-t-elle la force politique d’assurer ce cadre ? Non. La répartition des tâches entre les pays et Bruxelles est-elle claire ? Non. L’Europe est encore plus éparpillée que notre administration française. Alors, est-ce que l’Europe est un atout pour la France dans le monde ? La réponse n’est pas facile. Faut-il revenir en arrière ? Non. Y a-t-il un accord pour aller de l’avant ? Nous avons un rôle à jouer pour que l’Europe retrouve son dynamisme. Il est important que l’Europe défende bien les intérêts de ses entreprises car ce sont elles qui construisent l’Europe.



Jean Arthuis, Président de la Commission des finances au Sénat
Pour une TVA sociale ?

Les législations européennes ne sont pas adaptées à une économie mondialisée. Elles encouragent les entreprises à faire de plus en plus leurs résultats ailleurs. Une TVA sociale, seule taxation possible des marchandises qui viennent de l’extérieur, pourrait être la première pierre d’une politique économique européenne commune.

Le débat sur la mondialisation doit nous aider à regarder en face la réalité. En Europe, nous sommes restés avec des législations conçues pour un monde étanche. Conséquence de ce dysfonctionnement, les entreprises françaises vivent de moins en moins de la société française et réalisent leurs résultats à l’étranger. Elles ont des démarches subtiles, externalisent une fonction puis s’implantent en Inde ou en Chine. Et quand des investissements sont faits en France, ils sont souvent destinés à construire des plates-formes logistiques qui accueillent des marchandises fabriquées ailleurs. Le plus grave, c’est lorsqu’une de leurs activités va d’emblée s’installer en Inde ou en Chine. C’est ce que j’appelle la “non localisation” et qui représente un vrai risque pour la France. Ce risque n’existe pas seulement dans la chaussure et le textile mais aussi dans la finance ou l’informatique.
Aujourd’hui, les résultats des entreprises françaises cotées n’ont jamais été aussi bons mais ils sont de moins en moins le fruit du travail de salariés français. Et leurs directions sont du même coup de moins en moins solidaires de nos préoccupations. Cela signifie aussi que le ministre du Budget verra se raréfier en France les recettes provenant de l’impôt sur les sociétés.
L’Europe ne parvient pas à faire la symbiose entre ses politiques budgétaire et monétaire. C’est un espace de libre échange mais qui ne coordonne pas ses politiques fiscales et sociales. Or, maintenir des charges sociales sur les salaires, n’est-ce pas une sorte de droit de douane à l’envers ? On savait depuis dix ans que les quotas sur le textile chinois allaient disparaître. On ne s’y est pas préparé. Mais comment pouvons-nous accepter des ouvertures de marché avec des pays qui ne nous donnent pas des gages de parité monétaire équitable ? Si l’Europe fixe des normes environnementales aux industriels qui pèsent sur les prix et laisse par ailleurs le marché ouvert à des concurrents venant de pays qui ne les respectent pas, nous sommes perdants sur tous les plans. L’avenir du monde est-il l’usine chinoise, le laboratoire indien et la ferme brésilienne ?
Il y a une forte concurrence fiscale aujourd’hui entre les Etats. Dans ces conditions, essayons d’extraire du prix de revient de nos productions les contributions à la solidarité nationale, impôt sur la consommation, sur le revenu, sur le patrimoine… La TVA est un bon impôt dans une économie qui se mondialise, le seul qui puisse être porté par des produits qui viennent de l’extérieur. Nous plaidons en Europe pour la création d’une TVA sociale. L’Allemagne est sur cette piste, la Belgique également. C’est un vrai sujet européen.



Jacques Barrot, Vice-président de la Commission européenne en charge des transports
L’Europe, un levier pour la France

La France doit beaucoup à l’Europe mais elle s’est endormie sur ses déficits publics. Elle doit s’inspirer des meilleures pratiques des autres pays d’Europe pour se réformer. Plus ouverte aux autres, plus flexible dans son fonctionnement, plus audacieuse dans ses propositions, la France pourra alors tirer le meilleur parti de sa centralité européenne.

La France a beaucoup progressé grâce à l’Union européenne. En dix ans, nos exportations ont été multipliées par 4 et les 2/3 d’entre elles vont vers l’Union européenne. La concurrence nous a permis de modifier les tarifs aériens, d’avoir l’ADSL à des prix compétitifs. Nous avons aussi amélioré l’état de nos régions grâce aux fonds structurels. Mais abritée par la zone euro, la France s’est laissée aller. La sphère publique qui occupe 54 % de notre PIB mobilise trop de ressources humaines. Par ailleurs, en 4 ans, nous avons perdu des parts de marché et la dette publique s’est alourdie. D’autres Etats-membres ont été dans ce domaine plus courageux que nous.
Nous avons en France un atout majeur, celui de la centralité. Nous sommes au centre de ce grand espace européen. Nous allons accueillir un trafic qui va constamment s’accroître en Europe. Il faut donc moderniser nos infrastructures et nos transports. Le projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes ou les autoroutes de la mer sont des exemples de ce qu’on peut faire en France. Je viens d’ailleurs de faire adopter une aide pour le lancement de nouvelles lignes interrégionales aériennes en Europe.
Face à la mondialisation il y a deux attitudes possibles. La défense est la première. Mais Zidane n’est pas revenu dans l’équipe de France de football pour jouer en défense. Cette tentation existe pourtant et certains milieux nous accusent de manquer de patriotisme. A la Commission européenne, nous réagissons de façon dubitative sur ce projet qui consiste à donner à l’administration et au pouvoir politique français le droit d’arrêter certaines OPA. Les entreprises françaises ont racheté 146 sociétés européennes. Attention à ne pas créer des protections administratives. Cette stratégie en défense se manifeste aussi à l’OMC. Sur le textile, la mission était difficile. Nous ne pouvons pas nous passer de la croissance mondiale mais nous devons conduire les négociations avec lucidité. Débloquons le textile chinois dans les ports mais attention avant de donner à la Chine le statut d’économie de marché.
Comment jouer l’Europe de façon offensive ? L’Europe s’est donné comme objectif à Lisbonne de centrer ses efforts sur la productivité et la création d’emplois. Pour cela, il faut mettre en œuvre une gestion plus active du marché du travail avec un accompagnement personnalisé de la recherche de l’emploi et une formation pensée tout au long de la vie. Nous allons essayer de bâtir un Erasmus élargi aux autres pays d’Europe. Nous voulons également maintenir une TVA réduite pour les activités non délocalisables comme les services à la personne, la restauration, ou le bâtiment et en garder une plus élevée pour les autres. Enfin, nous devons faire progresser la gouvernance économique commune. Je rêve d’un impôt sur les sociétés uniforme en Europe. Mettons en place des échanges permanents de données sur l’évolution des déficits, les fiscalités ou tout autre sujet. Nous avons des exemples autour de nous, notamment en Scandinavie, dont nous pouvons tirer parti.