L'EUROPE MALMENEE
Louis
Schweitzer, Président du conseil d’administration
de Renault, Président de la Haute autorité de
lutte contre les discriminations et pour l’égalité
La tentation protectionniste
L’Europe doit gagner en efficacité.
Sinon, ses entreprises continueront, faute de croissance,
à aller chercher ailleurs de nouveaux marchés.
En Europe, rien ne les incite à investir ni à
gagner en productivité. Pourtant, il y a nécessité
de poursuivre la construction et d’aller de l’avant.
Le rayonnement de la France dans le monde grâce
à l’Europe ? Pour moi, ce point d’interrogation
est très gros. L’Europe est-elle l’atout
que nous imaginions depuis dix ans ? Ce fameux marché
intérieur permet-il de nourrir la croissance ? Les
chefs d’Etat européens à Lisbonne ont
fixé un objectif : devenir l’économie
de la croissance et de la connaissance la plus compétitive
du monde, avec une cohésion sociale et une amélioration
de l’emploi quantitative et qualitative. On ne peut
qu’être favorable à cet objectif. Mais
nous retenons surtout ce projet de Constitution qui est
désormais dans les limbes et nous restons sur l’image
d’une Europe qui se cherche, incapable de se doter
des règles de gouvernance adaptées à
sa dimension élargie. Le marché européen
n’est pas un acquis. C’est un marché
unique qui gagne en étendue mais qui n’a pas
de croissance vigoureuse. Pour les entreprises, il n’incite
ni à la productivité ni à investir,
ce qui rend pour les Etats toute réforme difficile.
La tentation de redresser des barrières existe. Ce
serait gravissime pour nos entreprises. Dans le secteur
de l’automobile, plus de 1 000 règlements européens
s’appliquent. Toute réglementation a un coût.
Les commissaires ont annoncé qu’ils allaient
procéder à cette évaluation en lançant
des études d’impact. Aux Etats-Unis, les juges
prennent la place des “réglementeurs”.
Ce n’est pas forcément plus confortable pour
un industriel. La réglementation lève un aléa
en disant ce qu’on est censé faire. Elle a
donc aussi un aspect positif.
L’absence de croissance est critique. La croissance
ne se décrète pas. Mais elle ne se produit
pas non plus par accident. Elle implique une bonne politique
macro-économique. Nous ne cherchons pas le bon équilibre
aujourd’hui en Europe. C’est un sujet majeur.
Si nous nous résignons à des taux de croissance
de 2 % par an, ou bien cela signifie que nos entreprises
ne font pas de productivité et se condamnent à
terme, ou bien qu’elles ne recrutent pas, et dans
ce cas elle se coupent du pays. La phrase de Laurence Parisot
“Quand les entreprises gagnent, tout le monde gagne”
est très juste. Mais les Français n’y
croient pas. Ils pensent perdre quand les entreprises gagnent.
Il est essentiel d’avoir une dynamique de croissance
plus forte en Europe.
La France est-elle mal placée dans la compétition
internationale ? Je ne le crois pas. En termes de coûts,
nous ne sommes pas compétitifs par rapport aux nouveaux
pays d’Europe. Mais c’est plus facile de convaincre
quelqu’un de venir en France qu’à Bucarest.
On est bon en termes de productivité. Toyota, par
exemple, se développe à Valenciennes parce
que les conditions industrielles sont meilleures en France
qu’en Angleterre. Par ailleurs, dans les négociations
internationales, le commissaire européen gère
un équilibre entre 25 pays alors que celui qui représente
la Chine ou les Etats-Unis parle pour un seul pays. Nous
avons eu de remarquables commissaires en Europe. Mais quand
vous consacrez votre temps à bâtir un compromis
à 25, vous n’avez plus la même énergie
pour la négociation. Quand nous allons en Chine,
au Brésil, aux Etats-Unis, c’est d’abord
pour chercher la croissance là où elle se
trouve et découvrir des opportunités que notre
marché intérieur n’offre plus. Nous
avons par ailleurs besoin d’une réglementation
pertinente, cohérente, lisible, raisonnablement stable
qui n’ajoute pas d’incertitudes pour les chefs
d’entreprises. Est-ce le cas des réglementations
européennes ? Difficile de répondre oui. En
Europe, nous voulons toujours plus de protection et l’objet
devient ingérable et fait fuir l’emploi. Il
faudrait également une harmonisation fiscale pour
que la concurrence ne soit pas distordue. L’Europe
a-t-elle la force politique d’assurer ce cadre ? Non.
La répartition des tâches entre les pays et
Bruxelles est-elle claire ? Non. L’Europe est encore
plus éparpillée que notre administration française.
Alors, est-ce que l’Europe est un atout pour la France
dans le monde ? La réponse n’est pas facile.
Faut-il revenir en arrière ? Non. Y a-t-il un accord
pour aller de l’avant ? Nous avons un rôle à
jouer pour que l’Europe retrouve son dynamisme. Il
est important que l’Europe défende bien les
intérêts de ses entreprises car ce sont elles
qui construisent l’Europe.
Jean
Arthuis, Président de la Commission des finances
au Sénat
Pour une TVA sociale ?
Les législations européennes
ne sont pas adaptées à une économie
mondialisée. Elles encouragent les entreprises à
faire de plus en plus leurs résultats ailleurs. Une
TVA sociale, seule taxation possible des marchandises qui
viennent de l’extérieur, pourrait être
la première pierre d’une politique économique
européenne commune.
Le débat sur la mondialisation doit nous aider
à regarder en face la réalité. En Europe,
nous sommes restés avec des législations conçues
pour un monde étanche. Conséquence de ce dysfonctionnement,
les entreprises françaises vivent de moins en moins
de la société française et réalisent
leurs résultats à l’étranger.
Elles ont des démarches subtiles, externalisent une
fonction puis s’implantent en Inde ou en Chine. Et
quand des investissements sont faits en France, ils sont
souvent destinés à construire des plates-formes
logistiques qui accueillent des marchandises fabriquées
ailleurs. Le plus grave, c’est lorsqu’une de
leurs activités va d’emblée s’installer
en Inde ou en Chine. C’est ce que j’appelle
la “non localisation” et qui représente
un vrai risque pour la France. Ce risque n’existe
pas seulement dans la chaussure et le textile mais aussi
dans la finance ou l’informatique.
Aujourd’hui, les résultats des entreprises
françaises cotées n’ont jamais été
aussi bons mais ils sont de moins en moins le fruit du travail
de salariés français. Et leurs directions
sont du même coup de moins en moins solidaires de
nos préoccupations. Cela signifie aussi que le ministre
du Budget verra se raréfier en France les recettes
provenant de l’impôt sur les sociétés.
L’Europe ne parvient pas à faire la symbiose
entre ses politiques budgétaire et monétaire.
C’est un espace de libre échange mais qui ne
coordonne pas ses politiques fiscales et sociales. Or, maintenir
des charges sociales sur les salaires, n’est-ce pas
une sorte de droit de douane à l’envers ? On
savait depuis dix ans que les quotas sur le textile chinois
allaient disparaître. On ne s’y est pas préparé.
Mais comment pouvons-nous accepter des ouvertures de marché
avec des pays qui ne nous donnent pas des gages de parité
monétaire équitable ? Si l’Europe fixe
des normes environnementales aux industriels qui pèsent
sur les prix et laisse par ailleurs le marché ouvert
à des concurrents venant de pays qui ne les respectent
pas, nous sommes perdants sur tous les plans. L’avenir
du monde est-il l’usine chinoise, le laboratoire indien
et la ferme brésilienne ?
Il y a une forte concurrence fiscale aujourd’hui entre
les Etats. Dans ces conditions, essayons d’extraire
du prix de revient de nos productions les contributions
à la solidarité nationale, impôt sur
la consommation, sur le revenu, sur le patrimoine…
La TVA est un bon impôt dans une économie qui
se mondialise, le seul qui puisse être porté
par des produits qui viennent de l’extérieur.
Nous plaidons en Europe pour la création d’une
TVA sociale. L’Allemagne est sur cette piste, la Belgique
également. C’est un vrai sujet européen.
Jacques
Barrot, Vice-président de la Commission européenne
en charge des transports
L’Europe, un levier pour la France
La France doit beaucoup à
l’Europe mais elle s’est endormie sur ses déficits
publics. Elle doit s’inspirer des meilleures pratiques
des autres pays d’Europe pour se réformer.
Plus ouverte aux autres, plus flexible dans son fonctionnement,
plus audacieuse dans ses propositions, la France pourra
alors tirer le meilleur parti de sa centralité européenne.
La France a beaucoup progressé grâce à
l’Union européenne. En dix ans, nos exportations
ont été multipliées par 4 et les 2/3
d’entre elles vont vers l’Union européenne.
La concurrence nous a permis de modifier les tarifs aériens,
d’avoir l’ADSL à des prix compétitifs.
Nous avons aussi amélioré l’état
de nos régions grâce aux fonds structurels.
Mais abritée par la zone euro, la France s’est
laissée aller. La sphère publique qui occupe
54 % de notre PIB mobilise trop de ressources humaines.
Par ailleurs, en 4 ans, nous avons perdu des parts de marché
et la dette publique s’est alourdie. D’autres
Etats-membres ont été dans ce domaine plus
courageux que nous.
Nous avons en France un atout majeur, celui de la centralité.
Nous sommes au centre de ce grand espace européen.
Nous allons accueillir un trafic qui va constamment s’accroître
en Europe. Il faut donc moderniser nos infrastructures et
nos transports. Le projet d’aéroport de Notre-Dame
des Landes ou les autoroutes de la mer sont des exemples
de ce qu’on peut faire en France. Je viens d’ailleurs
de faire adopter une aide pour le lancement de nouvelles
lignes interrégionales aériennes en Europe.
Face à la mondialisation il y a deux attitudes possibles.
La défense est la première. Mais Zidane n’est
pas revenu dans l’équipe de France de football
pour jouer en défense. Cette tentation existe pourtant
et certains milieux nous accusent de manquer de patriotisme.
A la Commission européenne, nous réagissons
de façon dubitative sur ce projet qui consiste à
donner à l’administration et au pouvoir politique
français le droit d’arrêter certaines
OPA. Les entreprises françaises ont racheté
146 sociétés européennes. Attention
à ne pas créer des protections administratives.
Cette stratégie en défense se manifeste aussi
à l’OMC. Sur le textile, la mission était
difficile. Nous ne pouvons pas nous passer de la croissance
mondiale mais nous devons conduire les négociations
avec lucidité. Débloquons le textile chinois
dans les ports mais attention avant de donner à la
Chine le statut d’économie de marché.
Comment jouer l’Europe de façon offensive ?
L’Europe s’est donné comme objectif à
Lisbonne de centrer ses efforts sur la productivité
et la création d’emplois. Pour cela, il faut
mettre en œuvre une gestion plus active du marché
du travail avec un accompagnement personnalisé de
la recherche de l’emploi et une formation pensée
tout au long de la vie. Nous allons essayer de bâtir
un Erasmus élargi aux autres pays d’Europe.
Nous voulons également maintenir une TVA réduite
pour les activités non délocalisables comme
les services à la personne, la restauration, ou le
bâtiment et en garder une plus élevée
pour les autres. Enfin, nous devons faire progresser la
gouvernance économique commune. Je rêve d’un
impôt sur les sociétés uniforme en Europe.
Mettons en place des échanges permanents de données
sur l’évolution des déficits, les fiscalités
ou tout autre sujet. Nous avons des exemples autour de nous,
notamment en Scandinavie, dont nous pouvons tirer parti.