Erik
Izraelewicz, Directeur adjoint de la rédaction des
Echos
Bienvenue dans l’ère du Net et du BRIC
Le monde est entré dans
une phase de croissance exceptionnelle portée par
la révolution d’Internet et de quatre géants
que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine
(BRIC). Face à ces nouvelles puissances qui s’attaquent
à tous les secteurs d’activité, les
vieilles économies industrielles disposent de très
peu de temps pour se mettre en ordre de bataille et créer
à nouveau de la valeur.
Cette course de vitesse qui passe par l’innovation
sera d’autant plus complexe que le consommateur, roi
des années 2000, raffole des prix bas.
Nous nous lamentons en France sur notre croissance à
1,5 % mais nous sommes une exception. Nous vivons, on l’ignore
trop souvent, une phase de développement mondial
extrêmement positive. Partout ailleurs, l’économie
mondiale connaît une dynamique exceptionnelle. Et
cela ne doit rien au hasard. Dans l’histoire économique,
les grands changements ont toujours été alimentés
par deux types de phénomènes, les révolutions
technologiques et l’arrivée de nouveaux pays
dans l’économie internationale. Aujourd’hui,
nous vivons les deux phénomènes en même
temps.
La révolution technologique, c’est celle d’Internet.
Et nous assistons en parallèle à l’arrivée
de quatre grandes puissances démographiques, le Brésil,
la Russie, l’Inde, la Chine, que j’appelle les
BRIC. Ces 4 pays représentent à eux seuls
60 % de la population de la planète et 20 % du PIB
mondial. C’est un énorme bloc qui amorce son
décollage. Nous sommes donc entrés dans la
“phase du Net et du BRIC”. Et le Net et le BRIC
nous emportent dans un développement d’une
force extraordinaire. En France, nous déprimons.
Mais au niveau mondial, la croissance mondiale est de 5
%. On n’avait pas vu cela depuis 1976. Et la tendance
se maintiendra en 2006 et au-delà.
Notre vision de l’économie
de marché est remise en cause
Ces phénomènes remettent en cause notre vision
de l’économie de marché. Jusqu’à
présent, les économistes se sont toujours
appuyés sur deux théories pour analyser l’économie
de marché. La première est celle des “avantages
comparatifs” de David Ricardo. Elle dit en substance
que nous avons tous intérêt à l’échange
car nous sommes tous gagnants si chacun se spécialise
dans son avantage comparatif. La deuxième est celle
de “la destruction créatrice” de Schumpeter.
Pour lui, le capitalisme se recrée sans arrêt
et se régénère plus vite qu’il
ne détruit de valeur. La destruction est remplacée
par la création de quelque chose de nouveau qui va,
à son tour, créer de la valeur. Mais aujourd’hui,
pour la première fois, avec l’apparition de
ces quatre géants, nous avons affaire à des
chocs d’une telle ampleur que ces théories
semblent prises en défaut. Ferons-nous de la création
de valeur suffisamment vite pour compenser les effets de
la destruction dus à l’offensive des BRIC ?
C’est la question et le vrai sujet pour nos vieilles
nations industrielles.
La révolution économique
en cours est un facteur de déstabilisation générale
L’arrivée de la Chine dans l’économie
mondiale signifie de nouveaux acteurs dans tous les secteurs
d’activité. La Chine, c’est 1,3 milliard
d’habitants, 20 % de la population mondiale et 10
% de croissance annuelle depuis 25 ans. Ce pays déstabilise
tous les marchés, à commencer par celui des
matières premières. Nous sommes entrés
dans une phase de matières premières chères.
L’avenir n’appartiendra pas qu’à
Internet, mais aussi au fret maritime, à l’économie
primaire, aux mines de charbon ou à l’agriculture.
Les groupes les mieux cotés sont d’ailleurs
aujourd’hui les groupes pétroliers. C’est
un bon rappel à l’ordre. La concurrence de
la Chine est également phénoménale
sur le coût de la main-d’œuvre avec une
pression durable et forte sur les salaires.
Il y a en Chine 800 millions de personnes payées
1 ou 2 dollars par jour. Cette armée de réserve
est extrêmement dangereuse pour les vieux pays industriels,
y compris dans des secteurs de haute technologie. Avec un
vrai danger du fait des transferts de technologie entre
les pays développés et la Chine.
Depuis deux ans, les Japonais font des investissements massifs
en Chine et ce, dans tous les secteurs. Mais se développe
en parallèle un phénomène de “relocalisation”
très intéressant à observer. Les Sony
et autres grands groupes japonais ont segmenté leurs
activités avec, d’un côté, celles
qui sont banalisées et qui peuvent être délocalisées
en Chine et, de l’autre, la pointe avancée
de leur technologie qu’ils “relocalisent”
chez eux. Une “Cristal valley” est ainsi née
près de Tokyo. Autre exemple, la concurrence est
féroce entre Airbus et Boeing sur le marché
chinois pour construire 2000 avions. Les Chinois font jouer
la concurrence à fond, notamment sur les transferts
de technologie. Ils achèteront à celui qui
leur donnera la plus grande part de son savoir-faire de
constructeur aéronautique. C’est la surenchère.
Résultat, demain, les Chinois fabriqueront ces avions
moins chers.
Un consommateur roi et schizophrène
Face à cette menace, l’économie des
pays développés est d’autant plus prise
en ciseau que se développe un nouveau rapport de
forces entre le consommateur, le producteur et l’actionnaire.
Les années 90 étaient celles de l’actionnaire-roi.
Les années 2000 verront le consommateur reprendre
le pouvoir. Même si c’est un facteur de déstabilisation
qui fera émerger de nouvelles entreprises, ce consommateur
risque de souhaiter des produits toujours moins chers et
faire ainsi naître les Toyota et les Samsung de demain.
Qui d’ailleurs aurait cru, il y a 30 ans, que Toyota
deviendrait le premier constructeur automobile mondial ?
Demain nous aurons sans doute un grand constructeur chinois
dans l’automobile, mais aussi dans les télécoms.
La montée en puissance de la Chine bouleverse également
le modèle énergétique mondial. La Chine
a d’énormes besoins en énergie et s’approvisionne
partout dans le monde. Dans dix ans, ce sera le premier
importateur mondial de pétrole. Ses besoins relancent
le cycle de l’investissement dans le secteur énergétique.
L’énergie redevient chère. On réinvestit
dans la recherche, dans les énergies renouvelables
ou le nucléaire. 9 centrales nucléaires sur
10 seront construites en Chine dans les prochaines années.
La voiture propre viendra vraisemblablement de Pékin.
Il y a aujourd’hui 20 millions de voitures en Chine.
Les autorités cherchent des alternatives, voitures
propres ou hybrides. Toyota ne vend que des voitures hybrides
en Chine. De manière générale, les
normes technologiques sont fixées par le marché
dominant. Depuis 100 ans, les Américains fixaient
les règles du jeu, demain, ce seront les Chinois.
La Chine, un concurrent déloyal
?
Evidemment la Chine est déloyale. Mais dans l’Histoire,
les pays développés ont toujours dit des nouveaux
arrivants qu’ils étaient déloyaux. Les
Etats doivent faire pression pour que la Chine adopte nos
règles du jeu mais avant, au XIXe siècle,
les Anglais nous trouvaient, nous Français, déloyaux.
C’est toujours ainsi. Dans 20 ans, la Chine aura des
règles du jeu mais en attendant, les Chinois vont
absorber nos technologies. Sur le condominium Chine-Etats-Unis,
il est temps que l’Europe s’interroge. Ces deux
puissances sont en train d’établir les règles
du jeu. Il n’y aura pas de conflit entre elles. Elles
sont rivales mais partenaires. Elles se tiennent. Les petites
“bisbilles” sur le yuan, le textile ou le pétrole
vont s’intensifier mais, a priori, les deux voient
d’abord dans le développement de l’autre
des opportunités. Le grand risque, c’est qu’elles
se mettent d’accord sur notre dos, notamment sur le
plan monétaire. Il y a un jeu entre ces deux pays
dont l’Europe risque d’être la victime
si nous n’y prenons garde.
Saurons-nous créer assez vite
de la valeur pour compenser ce qui se détruit ?
Evidemment, il y a des risques d’accident dans la
dynamique chinoise. Les Américains nous l’annoncent
: les tensions sociales sont fortes en Chine, les tensions
financières aussi. Il y a par ailleurs des risques
écologiques considérables de manque d’eau
et d’énergie. 16 des 20 villes les plus polluées
au monde sont en Chine. Jusqu’en 2010, le pouvoir
sera uni pour afficher sa réussite. Après,
on ne sait pas. Mais il faut avoir un peu peur, c’est
positif. Pour la France, cette situation est un sacré
défi. Depuis deux siècles, nous avons réussi
à faire en permanence de la destruction créatrice.
Le textile-habillement était l’industrie principale
au début de la révolution industrielle. L’industrie
française s’est métamorphosée
depuis. Mais le problème, et j’insiste sur
ce point, c’est de savoir si nous saurons assez vite
créer pour compenser ce qui se détruit. J’en
ai beaucoup parlé avec Francis Mer. Il est convaincu
que nous arriverons à trouver de nouveaux métiers.
Moi, j’ai quelques doutes. Ce qui se passe est inquiétant.
La peur peut alimenter la réaction. Un bulldozer
arrive. Il faut faire quelque chose. Au fond, je suis assez
content que vous soyez inquiets.