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Mondialisation, la France à la croisée des chemins/Les actes de la 9�me Universit� d'�t� (2005)
 
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L'offensive des géants

Erik Izraelewicz, Directeur adjoint de la rédaction des Echos
Bienvenue dans l’ère du Net et du BRIC

Le monde est entré dans une phase de croissance exceptionnelle portée par la révolution d’Internet et de quatre géants que sont le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine (BRIC). Face à ces nouvelles puissances qui s’attaquent à tous les secteurs d’activité, les vieilles économies industrielles disposent de très peu de temps pour se mettre en ordre de bataille et créer à nouveau de la valeur.
Cette course de vitesse qui passe par l’innovation sera d’autant plus complexe que le consommateur, roi des années 2000, raffole des prix bas.

Nous nous lamentons en France sur notre croissance à 1,5 % mais nous sommes une exception. Nous vivons, on l’ignore trop souvent, une phase de développement mondial extrêmement positive. Partout ailleurs, l’économie mondiale connaît une dynamique exceptionnelle. Et cela ne doit rien au hasard. Dans l’histoire économique, les grands changements ont toujours été alimentés par deux types de phénomènes, les révolutions technologiques et l’arrivée de nouveaux pays dans l’économie internationale. Aujourd’hui, nous vivons les deux phénomènes en même temps.
La révolution technologique, c’est celle d’Internet. Et nous assistons en parallèle à l’arrivée de quatre grandes puissances démographiques, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, que j’appelle les BRIC. Ces 4 pays représentent à eux seuls 60 % de la population de la planète et 20 % du PIB mondial. C’est un énorme bloc qui amorce son décollage. Nous sommes donc entrés dans la “phase du Net et du BRIC”. Et le Net et le BRIC nous emportent dans un développement d’une force extraordinaire. En France, nous déprimons. Mais au niveau mondial, la croissance mondiale est de 5 %. On n’avait pas vu cela depuis 1976. Et la tendance se maintiendra en 2006 et au-delà.

Notre vision de l’économie de marché est remise en cause
Ces phénomènes remettent en cause notre vision de l’économie de marché. Jusqu’à présent, les économistes se sont toujours appuyés sur deux théories pour analyser l’économie de marché. La première est celle des “avantages comparatifs” de David Ricardo. Elle dit en substance que nous avons tous intérêt à l’échange car nous sommes tous gagnants si chacun se spécialise dans son avantage comparatif. La deuxième est celle de “la destruction créatrice” de Schumpeter. Pour lui, le capitalisme se recrée sans arrêt et se régénère plus vite qu’il ne détruit de valeur. La destruction est remplacée par la création de quelque chose de nouveau qui va, à son tour, créer de la valeur. Mais aujourd’hui, pour la première fois, avec l’apparition de ces quatre géants, nous avons affaire à des chocs d’une telle ampleur que ces théories semblent prises en défaut. Ferons-nous de la création de valeur suffisamment vite pour compenser les effets de la destruction dus à l’offensive des BRIC ? C’est la question et le vrai sujet pour nos vieilles nations industrielles.

La révolution économique en cours est un facteur de déstabilisation générale
L’arrivée de la Chine dans l’économie mondiale signifie de nouveaux acteurs dans tous les secteurs d’activité. La Chine, c’est 1,3 milliard d’habitants, 20 % de la population mondiale et 10 % de croissance annuelle depuis 25 ans. Ce pays déstabilise tous les marchés, à commencer par celui des matières premières. Nous sommes entrés dans une phase de matières premières chères. L’avenir n’appartiendra pas qu’à Internet, mais aussi au fret maritime, à l’économie primaire, aux mines de charbon ou à l’agriculture. Les groupes les mieux cotés sont d’ailleurs aujourd’hui les groupes pétroliers. C’est un bon rappel à l’ordre. La concurrence de la Chine est également phénoménale sur le coût de la main-d’œuvre avec une pression durable et forte sur les salaires.
Il y a en Chine 800 millions de personnes payées 1 ou 2 dollars par jour. Cette armée de réserve est extrêmement dangereuse pour les vieux pays industriels, y compris dans des secteurs de haute technologie. Avec un vrai danger du fait des transferts de technologie entre les pays développés et la Chine.
Depuis deux ans, les Japonais font des investissements massifs en Chine et ce, dans tous les secteurs. Mais se développe en parallèle un phénomène de “relocalisation” très intéressant à observer. Les Sony et autres grands groupes japonais ont segmenté leurs activités avec, d’un côté, celles qui sont banalisées et qui peuvent être délocalisées en Chine et, de l’autre, la pointe avancée de leur technologie qu’ils “relocalisent” chez eux. Une “Cristal valley” est ainsi née près de Tokyo. Autre exemple, la concurrence est féroce entre Airbus et Boeing sur le marché chinois pour construire 2000 avions. Les Chinois font jouer la concurrence à fond, notamment sur les transferts de technologie. Ils achèteront à celui qui leur donnera la plus grande part de son savoir-faire de constructeur aéronautique. C’est la surenchère. Résultat, demain, les Chinois fabriqueront ces avions moins chers.

Un consommateur roi et schizophrène
Face à cette menace, l’économie des pays développés est d’autant plus prise en ciseau que se développe un nouveau rapport de forces entre le consommateur, le producteur et l’actionnaire. Les années 90 étaient celles de l’actionnaire-roi. Les années 2000 verront le consommateur reprendre le pouvoir. Même si c’est un facteur de déstabilisation qui fera émerger de nouvelles entreprises, ce consommateur risque de souhaiter des produits toujours moins chers et faire ainsi naître les Toyota et les Samsung de demain. Qui d’ailleurs aurait cru, il y a 30 ans, que Toyota deviendrait le premier constructeur automobile mondial ? Demain nous aurons sans doute un grand constructeur chinois dans l’automobile, mais aussi dans les télécoms.
La montée en puissance de la Chine bouleverse également le modèle énergétique mondial. La Chine a d’énormes besoins en énergie et s’approvisionne partout dans le monde. Dans dix ans, ce sera le premier importateur mondial de pétrole. Ses besoins relancent le cycle de l’investissement dans le secteur énergétique. L’énergie redevient chère. On réinvestit dans la recherche, dans les énergies renouvelables ou le nucléaire. 9 centrales nucléaires sur 10 seront construites en Chine dans les prochaines années. La voiture propre viendra vraisemblablement de Pékin. Il y a aujourd’hui 20 millions de voitures en Chine. Les autorités cherchent des alternatives, voitures propres ou hybrides. Toyota ne vend que des voitures hybrides en Chine. De manière générale, les normes technologiques sont fixées par le marché dominant. Depuis 100 ans, les Américains fixaient les règles du jeu, demain, ce seront les Chinois.

La Chine, un concurrent déloyal ?
Evidemment la Chine est déloyale. Mais dans l’Histoire, les pays développés ont toujours dit des nouveaux arrivants qu’ils étaient déloyaux. Les Etats doivent faire pression pour que la Chine adopte nos règles du jeu mais avant, au XIXe siècle, les Anglais nous trouvaient, nous Français, déloyaux. C’est toujours ainsi. Dans 20 ans, la Chine aura des règles du jeu mais en attendant, les Chinois vont absorber nos technologies. Sur le condominium Chine-Etats-Unis, il est temps que l’Europe s’interroge. Ces deux puissances sont en train d’établir les règles du jeu. Il n’y aura pas de conflit entre elles. Elles sont rivales mais partenaires. Elles se tiennent. Les petites “bisbilles” sur le yuan, le textile ou le pétrole vont s’intensifier mais, a priori, les deux voient d’abord dans le développement de l’autre des opportunités. Le grand risque, c’est qu’elles se mettent d’accord sur notre dos, notamment sur le plan monétaire. Il y a un jeu entre ces deux pays dont l’Europe risque d’être la victime si nous n’y prenons garde.

Saurons-nous créer assez vite de la valeur pour compenser ce qui se détruit ?
Evidemment, il y a des risques d’accident dans la dynamique chinoise. Les Américains nous l’annoncent : les tensions sociales sont fortes en Chine, les tensions financières aussi. Il y a par ailleurs des risques écologiques considérables de manque d’eau et d’énergie. 16 des 20 villes les plus polluées au monde sont en Chine. Jusqu’en 2010, le pouvoir sera uni pour afficher sa réussite. Après, on ne sait pas. Mais il faut avoir un peu peur, c’est positif. Pour la France, cette situation est un sacré défi. Depuis deux siècles, nous avons réussi à faire en permanence de la destruction créatrice. Le textile-habillement était l’industrie principale au début de la révolution industrielle. L’industrie française s’est métamorphosée depuis. Mais le problème, et j’insiste sur ce point, c’est de savoir si nous saurons assez vite créer pour compenser ce qui se détruit. J’en ai beaucoup parlé avec Francis Mer. Il est convaincu que nous arriverons à trouver de nouveaux métiers. Moi, j’ai quelques doutes. Ce qui se passe est inquiétant. La peur peut alimenter la réaction. Un bulldozer arrive. Il faut faire quelque chose. Au fond, je suis assez content que vous soyez inquiets.