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Mondialisation, la France à la croisée des chemins/Les actes de la 9�me Universit� d'�t� (2005)
Suite du chapitre "Le salut par l'innovation" :
 
 
Le salut par l'innovation

LES CHEMINS DE LA REUSSITE

André Marcon, Président de la CRCI d’Auvergne
Les Agoras de l’université
Chaque fois que l’intérêt collectif est passé en premier, nous avons mieux réussi. Pour gagner tous ensemble, nous devons oublier d’avoir raison tout seul. En France, nous pouvons nous doter d’outils communs. A Bruxelles, il faut avoir des projets communs et sortir de la logique de guichet. Malheureusement, il y a toujours des gens qui préfèrent travailler dans leur coin. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de travailler de manière collective. C’est avec ce genre d’attitude que nous ne serons jamais considérés comme des interlocuteurs sérieux par nos partenaires. Il faut prendre conscience que l’innovation territoriale est une aventure collective et qu’il faut savoir bouger ensemble dans la complexité d’une société en mouvement perpétuel. Explorons ensemble les chemins de la réussite !



Jean-François Gendron, PDG de SOTEC Médical, Président de la CCI de Nantes
Nantes : la concurrence n’exclut pas le partage
Comment développer une énergie entrepreneuriale collective pour les entreprises de Loire-Atlantique ? Cette question stratégique a pour prémices trois constats. Tout d’abord, la concurrence n’exclut pas le partage de données. Ensuite, la performance de l’entreprise dépend aussi de la performance des territoires dans lesquels elle s’inscrit, notamment de la qualité des zones d’accueil comme des liaisons aériennes ou ferroviaires. Enfin, lorsque les marchés, les clients, les concurrents sont internationaux, il faut faire de plus en plus de benchmarking, échanger et maîtriser l’information.
Pour une CCI, il y a plusieurs façons de répondre à ces nouvelles exigences. La plus évidente : être à l’écoute des entreprises. A nous d’être leurs représentants naturels dans nos départements, ce qui n’est pas toujours le cas, car nous faisons face à la concurrence des collectivités territoriales qui cherchent parfois à être les interlocuteurs directs des entreprises. Nous devons en outre favoriser la proximité du service aux entreprises pour plus d’efficacité.
Après avoir mené cette réflexion, nous avons décidé de créer une Maison des associations. Son nom officiel n’est pas encore arrêté mais l’idée est de rassembler dans un même lieu les chefs d’entreprise du département déjà engagés dans des associations ou des réseaux de chefs d’entreprise : CJD, jeune chambre économique, clubs… Ce projet répond à leur souhait souvent formulé d’échanger plus et mieux entre eux. La Maison des associations, qui correspond précisément à un nouveau souhait de jouer collectif, a plusieurs rôles. Le premier est d’ordre politique. Nous souhaitons que les chefs d’entreprise viennent plus facilement vers nous. Le deuxième objectif relève de l’esprit de service : nous proposons aux chefs d’entreprise des ressources humaines partagées pour l’ensemble de leurs associations. Enfin, nous mettons à leur disposition des lieux pour des réunions de travail et des salles pour leur personnel.
La Maison des associations sera inaugurée début 2006. Je précise qu’elle est située derrière la CCI dans une rue qu’on va baptiser la rue de l’entreprise et qu’elle est attenante à la Maison de la création d’entreprise. Cet endroit sera une sorte de guichet unique pour le futur créateur. Notre idée est de faire école au sein du département et de développer ce type de lieu dans toutes nos villes qui ont des associations à fédérer comme Ancenis ou Chateaubriand.



Bruno Hug de Larauze, PDG de MTTM La Fraternelle, Président de la CCI de Saint-Nazaire, pilote du Pôle Marine Loire-Atlantique
Saint-Nazaire : 120 entreprises unies pour gagner des marchés

Saint-Nazaire, vous le savez tous, c’est un chantier naval qui subit une concurrence terrible et qui a tous ses sous-traitants au pied du chantier. Or, vu les variations de l’activité – en 5 ans, la production des chantiers a été multipliée par 2 puis divisée par 2 – il est apparu essentiel aux grands donneurs d’ordres industriels de l’estuaire que leur centaine de sous-traitants gagne leur autonomie. Cette démarche supposait de faire travailler tous ces chefs d’entreprise ensemble. Dans nos CCI, nous les avons aidés à prendre du recul pour faire de l’analyse stratégique. Aux termes de plusieurs centaines de rencontres, nous avons compris qu’ils avaient une stratégie à mener, s’adresser ensemble à des nouveaux marchés. En parallèle, en effet, le marché de la croisière explosait. Les donneurs d’ordres ont alors passé le marché suivant avec leurs sous-traitants : “Nous vous donnons du volume d’activité en plus, mais vous serez moins chers et plus compétents”. Objectif : les rendre plus compétitifs dans un marché mondial du paquebot. Comment ? En développant leur productivité et notamment leur capacité à créer des cabines préfabriquées, à traquer des économies dans leur chaîne de production et à mutualiser leurs coûts de veille à l’étranger.

Dans cette action, la CCI qui redoutait les pertes d’emplois a eu un rôle majeur de soutien des sous-traitants. Lorsque le temps de la décrue d’activité des chantiers est arrivé, le risque de chômage était extrêmement fort. Pour nous, le test crucial de la solidarité des entreprises du Pôle Marine portait sur leur capacité à faire des réponses communes à un appel d’offres. Or, les sous-traitants ont été non seulement capables de répondre ensemble aux appels d’offres mais ils ont également développé de nouveaux produits, comme les éoliennes de petite puissance, et mené une véritable réflexion sur leur savoir-faire technologique. C’est un enjeu très fort.

Il y a aujourd’hui au Pôle Marine 11 brevets en cours d’étude et 27 nouveaux produits en cours d’élaboration. La plupart des PME sont désormais référencées chez le principal concurrent étranger des Chantiers de l’Atlantique. L’association pilote également le partage des informations glanées par chacun dans ses missions auprès de constructeurs européens ou américains. C’est également une mission collective qui assurera la présence du Pôle et de la CCI au salon de Miami. Le Pôle est devenu l’interlocuteur des collectivités territoriales. Malgré la réduction par 2 de l’activité navale en 3 ans, nous avons créé 186 emplois et fait naître une dynamique de confiance capitale pour les PME. Nous appliquons également la même démarche au Pôle Génie civil Ouest. Nous avions en effet des entreprises de génie civil très performantes, des capacités universitaires fortes, mais toutes ces forces étaient dispersées. L’association Prina a fait en sorte que ce Pôle soit reconnu comme important.



Gérard Fleury, PDG d’Imasonic, pilote du Pôle de compétitivité microtechnique de Franche-Comté
Franche-Comté : mobilisation générale pour la microtechnique

Le Pôle de compétitivité microtechnique de Franche-Comté est composé de 60 PME fédérées autour de 18 projets collectifs. A terme, 350 entreprises pourraient le rejoindre. L’idée est venue d’une réflexion d’une dizaine d’entrepreneurs de Besançon. Nous ressentions le besoin d’échanger sur nos stratégies. En France, lorsqu’on est une PME, il est difficile de travailler avec des laboratoires, même en Franche-Comté. Les laboratoires ont un tropisme pour les grands groupes. Pour les attirer, nous devions travailler ensemble. Nous avons donc décidé de nous rassembler, sous l’impulsion du Conseil économique et social de Franche-Comté qui avait lancé une réflexion sur les perspectives de la microtechnique dans la région. Nous nous apprêtions à signer un Contrat de progrès, poussés par le Conseil régional, lorsque l’Etat a pris l’initiative de lancer les pôles de compétitivité. Nous avons relevé le pari. Dans un délai très court, nous avons fait le tour des institutions locales, CCI, agences de développement, DRIRE, UIMM, pour monter le dossier. Nous avons été à la fois porteurs de l’initiative mais aussi animateurs de la mise en réseau de l’ensemble des institutions.
15 commissions se sont réunies pendant 4 mois et ont abouti à la rédaction de 18 projets. Tous les acteurs régionaux ont été associés à la démarche. En revanche, PSA, le seul grand groupe de la région, a dit d’emblée que cela ne l’intéressait pas.
Nous sommes aujourd’hui en train d’élaborer notre mode de gouvernance. Nous avons créé une association et nous définissons nos processus de fonctionnement et de veille. Notre vocation est de faire adhérer à l’association 350 entreprises qui représentent 11 000 personnes et 1,36 milliard d’euros de chiffre d’affaires.



El Mouhoub Mouhoud, Conseiller scientifique au Commissariat général au plan
La localisation des activités en France, à l’horizon 2015

Nous avons réfléchi, dans le cadre du Commissariat général au Plan, aux perspectives de localisation des activités dans les régions françaises et au rôle de l’Etat à l’horizon 2015 dans un contexte de mondialisation économique. Cette réflexion prospective pose la question du rôle des institutions dans le développement des régions.
La localisation des activités dans les régions françaises à l’horizon 2015 se fera dans un environnement économique international très fortement dérégulé, avec un taux de croissance de l’économie européenne faible. Notre étude montre que les facteurs du coût du travail sont relativement marginaux dans la décision de localisation d’une activité, à l’exception de celles soumises à une forte pression internationale sur les prix comme le textile, l’habillement, la chaussure, etc.
95 % des délocalisations industrielles sont liées à la volonté d’accéder à un marché à l’étranger, 5 % seulement sont menées du fait d’un différentiel de coûts avec réimportation du produit final.

Sur 314 zones d’emploi en France, 40 seulement sont menacées par la mondialisation
On dénombre 314 zones d’emploi dans les régions françaises, hors Dom-Tom et Corse. Pour évaluer leur fragilité face à la mondialisation économique, nous les avons classées en trois catégories, celles qui sont menacées par la mondialisation, celles qui sont en équilibre précaire et celles qui sont en position de force. Ensuite, nous avons pris 350 activités industrielles et regardé comment elles se situent dans la compétition mondiale à travers deux critères, l’exposition à la concurrence internationale et le degré de concentration des emplois dans les secteurs menacés par la mondialisation. Premier constat : il y a en France une très grande diversité de l’emploi industriel. Les secteurs peu exposés représentent 20 % de l’emploi industriel, les secteurs équilibrés 25 %, les secteurs forts 30 %, les secteurs faibles 20 %.
Nous avons ensuite projeté cette typologie sur les 314 zones d’emploi françaises.
Objectif : analyser la relation entre la zone d’emploi et les activités qu’elle abrite.
Résultat : les zones d’emploi menacées sont moins nombreuses qu’on pourrait le croire. On en dénombre seulement 40 sur 314, ce qui représente seulement 7 % de l’emploi national. Sur ces 40 zones d’emploi à activités à hauts risques, 13 sont en grande difficulté car elles cumulent exposition au commerce international et emplois peu qualifiés dans des secteurs en très grande difficulté.
Mais les vrais bouleversements à craindre concernent plus les activités qui sont aujourd’hui équilibrées que celles qui sont déjà menacées. Pourquoi ? Parce que, dans ces zones équilibrées, les secteurs d’activité sont souvent esseulés au sens où un secteur concentre l’essentiel de l’emploi. C’est un handicap car le choc est plus violent localement lorsque le secteur dominant est atteint par la concurrence internationale.

L’Etat doit concentrer ses aides sur l’avenir, pas sur le passé
L’essentiel de notre message est donc le suivant : ce ne sont pas sur les zones menacées immédiatement qu’il faut concentrer tous les efforts, malgré les impacts sociaux. Il faut que l’Etat intervienne sur les zones d’emploi qui risquent une débâcle économique et un drame social dans les 5 ans à venir. Comment ? En faisant venir des activités connexes, en différenciant les territoires pour qu’ils ne soient pas dépendants d’une seule activité, en mixant les activités pour favoriser l’innovation. Il faut passer d’une logique d’aide curative concentrée sur des entreprises en difficulté à une politique d’aide préventive favorisant la création d’activité, l’innovation et de la diversification entrepreneuriale. Il y a encore des défis à relever pour l’Etat central qui peut favoriser la compétitivité des grandes agglomérations. Dans les régions, il faut renforcer les pôles de compétitivité pour atteindre des masses critiques suffisantes pour être au même niveau que les grandes régions américaines. C’est un impératif financier et technologique. Et cela suppose d’avoir une politique régionale de concentration des aides sur ces pôles.
L’Etat a un rôle à jouer sur deux plans : la mobilité des ménages et la localisation des entreprises. Nous avons l’habitude de penser que les ménages vont s’installer là où se trouve l’emploi. Or, nous constatons un nouveau phénomène : les ménages français se mettent à choisir des localisations indépendamment de la localisation des emplois, plutôt en fonction d’un cadre de vie. Et ce mouvement, qui est un phénomène de long terme, s’accroît depuis les 10 dernières années. Si l’Etat ne prend pas en compte la mobilité des ménages, nous risquons d’avoir des zones d’emploi dynamiques mais en pénurie de main-d’œuvre et d’autres en difficulté, avec des personnes qui ne veulent pas bouger. Il faut donc développer une vraie politique publique de mobilité des individus.
Cette politique doit prendre en considération la dimension européenne. Les Etats de l’Union peuvent mutualiser les atouts des grandes régions européennes dans le cadre d’une division collective du travail.
Enfin, l’Etat doit développer la dynamique résidentielle productive. Des pôles de compétitivité entiers peuvent naître d’une demande. Il faut d’autant plus y réfléchir que la mobilité des ménages peut générer de nouvelles demandes. A Biarritz, par exemple, des fans de surf ont fait naître avant l’heure un pôle de compétitivité qui regroupe les industriels du secteur.
Sophia-Antipolis, à l’origine technopôle axée sur les NTIC, s’est transformée en technopôle santé du fait de la forte présence dans son environnement immédiat de nombreux retraités.
Les PME sont au cœur des gisements d’emploi et de productivité. Il faut les aider plutôt que de concentrer l’aide sur les grandes entreprises ou les toutes petites. Trouvons des instruments adaptés et n’intervenons pas comme toujours après coup car il vaut mieux prévenir que guérir.



Dominique Barrau, Secrétaire général de la FNSEA, Vice-président de la Chambre d’agriculture de l’Aveyron et d’Euromontana
La montagne à Bruxelles

Euromontana est une structure européenne créée à partir de la conférence européenne de l’agriculture en 1974. En 1994, lors de nos assises à Cracovie, nous avons décidé de structurer les rencontres entre les représentants de l’agriculture de montagne et de lancer Euromontana. Ses objectifs, regrouper les territoires et les hommes qui vivent sur les zones de montagne, avec les handicaps et les atouts qu’elles représentent. Les échelons européen et mondial sont tout simplement d’autres niveaux. Mais je ne sais pas s’ils sont plus complexes que celui de la nation française. Ils nécessitent juste d’ouvrir les yeux sans nombrilisme et de se convaincre que, sur la question des échanges, mieux vaut faire preuve à la fois d’audace et de modestie.
Aujourd’hui, c’est une association qui n’est pas exclusivement agricole puisqu’elle intègre aussi des collectivités, des agences, des organisations forestières et de recherche. Euromontana compte 18 pays et 53 membres et notre liste s’allonge de façon régulière. Le secteur des eaux de source vient par exemple de rejoindre le réseau pour travailler son image et ne plus produire du bas ou moyen de gamme loin derrière les eaux minérales.
Notre rôle est de développer un réseau de contacts, d’échanges et d’expertise pour promouvoir des approches innovantes. Les assises européennes de la montagne ont lieu tous les deux ans dans l’un des 18 pays membres. Les prochaines auront lieu au Portugal. Nous organisons également des séminaires et des conférences. Il nous arrive aussi de promouvoir des projets européens comme de répondre à des appels d’offres européens. Notre siège est à Bruxelles, près des lieux de décision.
Nos thèmes de prédilection sont l’innovation, le développement intégré, la notion d’isolement. Nous travaillons d’ailleurs beaucoup avec les îles qui ont des problématiques proches. En 2005, nous avons comparé des systèmes d’intervention de l’Europe sur un territoire donné pour voir ce qui les rend productives. Le projet Balkans a pour ambition d’étudier la façon dont les zones de montagne peuvent ne pas rester à côté du développement d’autres zones économiques moins isolées.
En juillet 2004, l’Europe a repositionné l’utilisation de ses fonds structurels. Ils ont désormais trois objectifs : convergence, compétitivité, concurrence. Dans nos territoires habitués à fonctionner avec ces fonds, nous devons apprendre à fonctionner autrement. Sur le premier, nous ne sommes plus concernés, sur le deuxième, nous cherchons à dégager un axe de développement pour développer une compétitivité commune et une valeur ajoutée européenne des zones de montagne.
Ces territoires ont conservé des activités économiques. Mais nous devons nous entendre sur un objectif commun et pas sur dix. Nous devons avoir le même objectif territorial. C’est à cette condition que nous intéresserons l’Europe. La montagne peut répondre aux consommateurs de demain par l’entrée santé et environnement. Les modes de vie urbains se sont tellement développés que les consommateurs ont besoin de se ressourcer ailleurs. Nous devons mettre en avant le fait que nous disposons de ces espaces préservés. Ce qui était un handicap devient un atout. Autre chantier important, les produits de montagne. Ils doivent éviter l’atomisation des marques et des signes distinctifs, développer des labels communs désignant les produits élaborés en zones de montagne.



Noël Eyrignoux, Trésorier-payeur-général de la Meuse
Les hommes font l’avenir des territoires

Dans quel sens allons-nous ? Paris n’est plus là pour développer les territoires, ce sont donc les acteurs de ces territoires qui prennent en charge leur devenir. Nous partons d’un monde où nous avions une culture commune et partagions les mêmes repères. C’est terminé.
Nous sommes dans une société de l’immédiat, du court terme et ce n’est pas facile à vivre lorsqu’on met en place des schémas de développement. Nous sommes dans l’individuel plutôt que dans le collectif. Tout le monde veut de l’individualisation, y compris dans la formation. Nous préférons la proximité à la centralité. C’est tout le sens de la décentralisation et toute sa limite aussi. Moi, consommateur, je veux me différencier par ce que j’achète. Nous voulons le prix plutôt que la qualité. Obligatoirement, cela entraîne de l’importation massive et du chômage. Le chômage est à la fois un drame humain et économique. En jouant le prix bas, je me prive des consommateurs de demain.

Confusion et émotion ne peuvent pas servir de sens à la société
Dans la complexité, deux difficultés sont à surmonter, la confusion et l’émotion. Le cas Danone est un bel exemple de confusion. Première étape, la rumeur. Nous savons tous que BSN devenu Danone est considéré comme opéable depuis vingt ans. On nous dit : “C’est une entreprise française”. Pourtant, Danone ne fait que 26 % de son chiffre d’affaires en France, a seulement 13,8 % de ses salariés en France et 29 % de son capital détenu par des institutionnels français. Est-elle une société française ? Hervé Lorenzi a répondu ce matin : “Une entreprise a la nationalité de la culture de ses dirigeants”. Demandons à Franck Riboud quelle est sa culture et je vous dirai quelle est la nationalité de Danone. Le même jour, le groupe Taittinger était racheté par un Américain. En a-t-on parlé ? Le yaourt est-il plus français que Baccarat ? Quand c’est la France qui rachète à l’étranger, il faut s’en féliciter, quand c’est dans l’autre sens, il faut s’en émouvoir. Je sais que de nombreux pays réfléchissent aux mesures à prendre. On nous dit : “Ce serait une catastrophe si l’entreprise était dirigée par un management américain”. Mais voici une dizaine d’années, BSN c’était aussi de la bière et du verre. Et si le management avait été américain, est-ce que BSN aurait été si différente du Danone d’aujourd’hui ? Ce qui a été dit sur la délocalisation m’intéresse beaucoup. Est-elle si importante que cela ? Si on veut faire du développement économique, il faut se saisir des vrais problèmes, aller à l’essentiel, s’occuper des problèmes de demain ; sur ceux d’aujourd’hui, il est déjà trop tard.
Nous avons besoin de systèmes qui nous éclairent sur ce qui peut nous arriver et nous ne devons pas nous concentrer sur les entreprises qui sont déjà à la porte du tribunal de commerce. Se pose là aussi la question de l’émotion. Je pense aux accidents aériens de l’été. Nous savons que la sécurité aérienne pas chère, cela n’existe pas. C’est le consommateur qui va dans son agence de voyage pour avoir un billet pas cher qui enclenche le cycle de “non qualité”. L’émotion n’a jamais servi de sens à une société.

Prenons de la distance pour tenir la distance
Peut-on encore s’orienter dans une société de court terme ? Je pense que oui. Parlons des schémas régionaux de développement économique. Dans la loi, trois mots me paraissent importants. Le schéma doit exprimer une stratégie. Deuxième mot : il doit y avoir de la cohérence entre les acteurs. Troisième mot : il faut développer l’attractivité du territoire. Il faut donc aller à Bruxelles proposer des projets. Cela veut dire qu’il faut avoir un cap. Il faut également que l’Etat repense le système des aides. Mieux vaut faire en sorte que tous les territoires aient l’ADSL plutôt que de donner des subventions aux entreprises. Il faut également tenir compte d’une science exacte, la démographie. Beaucoup de choses changent dans la population : les actifs et les inactifs se déplacent, y compris là où il n’y a pas d’entreprises. Et ce sont des consommateurs, avec une forte capacité d’achat et une espérance de vie qui augmente. Il faut mettre la démographie au centre du débat. Elle pose des questions essentielles pour la production et la consommation. Car là où il n’y a plus d’homme, il n’y a plus de projet. Il faut privilégier ce qui donne du sens dans les schémas. Prenons de la distance pour tenir la distance. Sur l’Etat, réformons-le mais restons attentifs aux hommes.
Réfléchissons au-delà de l’émotion à ce qui se passe aux Etats-Unis. Plus grande puissance économique financière, logistique, militaire du monde, ils n’ont pas su traiter le drame humain et économique qui s’est passé dans le Sud de leur pays. C’est la limite du fédéralisme et de la décentralisation.
Je suis très confiant sur l’avenir des CCI, car vous avez ce créneau du moyen et du long terme. Intéressez-vous à la démographie et développez vos valeurs. La confiance et la solidarité territoriale sont à préserver. Gardez en tête les éléments clés de votre réussite, la formation, l’innovation, l’environnement et la culture. Ce sont ces éléments qui forgent l’âme d’un territoire et qui constituent l’essentiel de son attractivité.