Carlos Moreno, PDG de SINOVIA
Investir dans l’intelligence collective
La mise en place de réseaux
et de démarches collaboratives entre les mondes de
la recherche et de l’entreprise permet de gagner plus
vite ensemble. Mais les pouvoirs publics freinent les échanges
entre les deux mondes. Il aura fallu attendre 1998 pour
qu’un chercheur puisse créer son entreprise.
Et les PME innovantes restent encore exclues des commandes
publiques.
Le décloisonnement est fondamental, tout comme la
multidisciplinarité. Je n’ai pas attendu de
finaliser mon outil de recherche pour l’appliquer
à un outil industriel. S’il n’a pas en
tête le fait de réfléchir aux enjeux
économiques de sa recherche, le chercheur est dans
un cercle vicieux.
Je m’inscris dans une démarche différente,
avec des chercheurs conscients dès le départ
que d’autres enjeux que la recherche existent, que
cela implique d’autres disciplines comme l’économie
ou le marketing. Dans l’industrie, il faut être
prêt au bon moment et ce qui va s’appliquer
à l’industrie sera peut-être une idée
très éloignée de ce qui sort de mon
laboratoire mais qui va marcher. Malheureusement, le système
français n’intègre pas cet ensemble
de problématiques. Résultat : on tourne en
rond. Pour éviter cela, il faut obliger le chercheur
à initier des démarches collaboratives et
à mettre des compétences en réseau.
En 1982, j’ai travaillé comme chercheur sur
des problèmes de mesure physique.
J’avais 23 ans. Nous avons inventé les systèmes
qui ont permis de créer les appareils de pesée
numérique en France avec des industriels comme Téfal
qui a créé une division pour les commercialiser.
Il y a avait une interpénétration très
forte des équipes. Mais nous devions travailler à
l’insu de l’université d’Orsay
à laquelle j’appartenais. En 1998, les chercheurs
ont enfin été autorisés à créer
leur entreprise. En revanche, je ne peux plus exercer d’activité
dans mon université parce que j’ai plus de
15 % du capital de mon entreprise et que j’en suis
le président du directoire. Je ne peux plus non plus
travailler avec le laboratoire dans lequel j’ai passé
20 ans à faire de la recherche. C’est dommage.
La force de l’intelligence collaborative
L’intelligence collaborative est un principe fondamental.
Par des alliances stratégiques, on peut être
beaucoup plus fort. On peut tisser des liens pour réussir
ensemble. Au comité Richelieu, une association qui
milite depuis 18 ans pour les PME innovantes et dont je
suis membre, nous nous battons pour la reconnaissance des
PME. Nous étions hier à Bercy avec Thierry
Breton pour évoquer avec lui ce que nous appelons
le “pacte PME”. Objectif : que les PME innovantes
aient accès aux marchés publics et aux grands
comptes. Saviez-vous que le gouvernement des Etats-Unis
a voté, dès 1953, le Small Business Act qui
réserve d’office aux PME 22 % de la commande
publique ?
Cela a permis aux PME de décrocher en 2004 150 milliards
de dollars de commande. Et en 1996, lors des négociations
de l’OMC, les Etats-Unis ont obtenu que cela soit
considéré comme une “exception américaine”.
C’est le seul pays où il y a des marchés
publics réservés aux PME.
Pour nous, en revanche, c’est un parcours du combattant
car les grands comptes nous considèrent comme des
bureaux d’études mais la production se passe
ailleurs. On vante nos réussites européennes
mais 65,6 % des équipements montés sur un
Airbus sont d’origine américaine. Nous travaillons
pour toutes les centrales nucléaires de Framatome.
Qui exploite ces dispositifs ? C’est Framatome. On
nous tient toujours le même discours : “Vous
êtes trop petit. Vous pouvez disparaître. Laissez
la place aux pros”. Résultat : aux Etats-Unis,
7 fois plus de PME qu’en France sont devenues des
leaders mondiaux.
La fusion Anvar et BDPME est censée aider les PME.
Et l’Etat a doté l’agence de plusieurs
milliards d’euros. Mais, nous, les PME, nous ne cherchons
pas des subventions, nous voulons du chiffre d’affaires
et que notre produit soit reconnu. Le petit montage franco-français,
nous le vivons depuis 40 ans. Ces montages naissent et meurent.
Nous voulons des emplois, pas des subventions.