Elie
Cohen, Directeur de recherche au CNRS, Professeur d’économie
à Paris-Dauphine
Former des innovateurs
Il y a 25 ans, la France avait
un système de formation remarquablement adapté
à la politique de grands projets. Trop cloisonné,
trop vertical, incapable de jouer la transversalité,
l’enseignement supérieur français paye
aujourd’hui son inadaptation à la concurrence
internationale. Pour que l’innovation se diffuse,
il faut quitter le monde des grands corps, des grands comptes
et des grands programmes d’Etat.
Hier, deux informations sont parues simultanément.
L’une faisait état du discours de Nicolas Sarkozy
sur l’enseignement supérieur et la recherche
qui dressait un bilan d’une sévérité
extrême. L’autre évoquait un rapport
de la Cour des Comptes sur la recherche, également
d’une sévérité extrême.
Les deux disent que le nombre de brevets ne cesse de baisser
en France, que le statut des chercheurs est un obstacle.
Bref, il y a un accord général sur le fait
que le système de recherche national est en crise
grave. Nous avons tous à l’esprit le récent
classement de Shangaï des grandes écoles dans
le monde. Polytechnique, notre fleuron, n’arrive qu’au
201ème rang mondial, Normale Sup au 96ème.
Et l’université Paris VI est classée
au 46ème rang. D’où vient ce consensus
entre Shangaï, Sarkozy et la Cour des Comptes ? Ou
plutôt comment, en 25 ans, le système français
s’est-il détérioré ?
Un système autrefois remarquablement
efficace
Il y a 25 ans, le système était remarquablement
efficace. C’était l’époque faste
où l’Etat lançait des grands programmes
dans le spatial, le nucléaire ou les télécommunications.
Il y avait une conjonction parfaite entre ces programmes,
les laboratoires et les territoires. Cet écosystème
qui reposait sur le modèle du grand projet était
porté par l’Etat. A l’époque,
on parlait des industries de pointe et du fait que la France
devait gagner la guerre de la spécialisation internationale.
Et elle a réussi. Pourquoi ces institutions sont-elles
toutes aujourd’hui en état de dysfonctionnement
? L’explication est simple. Notre écosystème
était parfaitement adapté aux exigences d’une
économie d’imitation et de rattrapage. Il y
a 25 ans, on avait une université de masse française
tout à fait spécifique par rapport à
d’autres pays. Partout ailleurs, l’université
est le creuset de la recherche, de la formation et le lieu
d’émergence des élites. En France, pas
du tout. C’est avant tout le lieu de la culture de
masse, producteur de cadres moyens pour une industrie en
rattrapage qui a juste besoin de gens capables de comprendre
et d’imiter. A côté, nous avions nos
grandes écoles, parfaites, elles aussi, pour une
économie de rattrapage qui n’a besoin que d’un
petit nombre de généraux dans la bataille
économique. Souvenons-nous d’ailleurs que lorsque
Laurent Fabius, Premier ministre, avait voulu doubler les
promotions des élèves de Polytechnique, le
corps avait résisté et obtenu gain de cause.
Une organisation verticale pensée
pour les grands programmes
Dans l’économie d’imitation et de rattrapage,
le système économique se contente d’une
organisation de la recherche verticale, puissante, qui répond
à un objectif simple : progresser d’un pas,
imiter et adapter. Cela donne des organisations quasi-soviétiques
peuplées d’ingénieurs obéissants
mais peu innovants. Ce système était parfaitement
adapté aux grands programmes. Mais il n’a pas
porté ses fruits dans tous les domaines, notamment
dans l’informatique et dans l’électronique
grand public, deux secteurs où il fallait être
à l’écoute du marché, exigence
incompatible avec ces organisations verticales. Cette triple
cassure entre l’élite et les masses, entre
l’université et la recherche, entre la recherche
privée et la recherche publique, était fonctionnelle
dans une économie d’imitation et de rattrapage.
Mais ce qui était un atout est devenu un poids.
Les lieux où la recherche moderne se déploie
se caractérisent par deux phénomènes
majeurs. D’abord, il y a une tension entre trois pôles,
la production de la connaissance, c’est-à-dire
la recherche, l’enseignement supérieur et le
transfert sous forme d’innovation dans l’entreprise.
C’est vrai dans la Silicon valley mais aussi à
Boston. La circulation entre les trois pôles est fondamentale
dans la recherche moderne. Et c’est le contraire du
modèle français qui est caractérisé
par sa verticalisation, son cloisonnement et ses barrières
à l’entrée.
Deuxième caractéristique d’un système
d’innovation, la création de conditions économiques
favorables comme la mise en œuvre de politiques qui
favorisent l’entrée sur le marché et
qui s’attaquent aux monopoles. Internet n’a
pu exploser aux Etats-Unis que lorsqu’on a cassé
le géant ATT. Il est fondamental de faciliter l’entrée
sur le marché des petites entreprises innovantes.
Autre ingrédient d’une recherche moderne, une
politique de la propriété intellectuelle incitative.
Les chercheurs doivent être directement incités
à développer leur recherche pour créer
leurs propres unités et être rémunérés
sur leurs applications ou leurs brevets. Enfin, il faut
aussi des marchés financiers capables de sentir les
opportunités et de les accompagner.
Nos écoles ont une taille inadaptée
à la compétition mondiale
Quand vous observez la situation française, vous
constatez que nos grandes écoles paraissent ridicules
car elles ont de trop petits moyens et une articulation
avec la recherche assez ténue. En France, on n’aime
pas du tout ce classement de Shangaï. On considère
qu’il ne prend pas bien en compte les particularités
françaises. Or, les critères de Shangaï
sont tout à fait intéressants. Le classement
évalue tout simplement ce que produit une université
ou une école en nombre de prix Nobel, docteurs et
diplômés scientifiques. Et là, les promotions
de nos grandes écoles françaises apparaissent
minuscules. Elles ont un problème d’économie
d’échelle. A l’université, en
revanche, on a des grandes masses d’étudiants
mais pas de Nobel ni d’argent pour la formation des
docteurs.
Il faut réarticuler ce qu’on a séparé
brutalement pendant des années, créer une
structure d’incitation forte pour permettre la circulation
d’informations entre ces mondes. Pour créer
une filière d’excellence, rien ne vaut un regroupement
entre grandes écoles, laboratoires et universités.
Et quand des équipes font leur preuve, donnons-leur
des moyens au lieu d’être dans l’égalitarisme
benêt, le saupoudrage systématique et l’hyper-contrôle
administratif.
Cette circulation à l’ère de la mondialisation
est la condition de la réussite de notre réponse
aux puissances émergentes. Si on prend au sérieux
la nouvelle donne de l’innovation, ce que propose
Jean-Louis Beffa dans son rapport est le contraire de ce
qu’il faut faire avec les grands corps, les grandes
entreprises et l’Etat. Beffa est intelligent. Mais
au lieu de définir les grands programmes dont on
a besoin aujourd’hui, notamment dans le domaine énergétique,
au niveau européen, il nous refait d’emblée
une agence nationale. Il veut faire un google français
pour résister. Ce n’est pas sérieux.