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Mondialisation, la France à la croisée des chemins/Les actes de la 9�me Universit� d'�t� (2005)
Suite du chapitre "Le salut par l'innovation" :
 
 
Le salut par l'innovation

Elie Cohen, Directeur de recherche au CNRS, Professeur d’économie à Paris-Dauphine
Former des innovateurs

Il y a 25 ans, la France avait un système de formation remarquablement adapté à la politique de grands projets. Trop cloisonné, trop vertical, incapable de jouer la transversalité, l’enseignement supérieur français paye aujourd’hui son inadaptation à la concurrence internationale. Pour que l’innovation se diffuse, il faut quitter le monde des grands corps, des grands comptes et des grands programmes d’Etat.

Hier, deux informations sont parues simultanément. L’une faisait état du discours de Nicolas Sarkozy sur l’enseignement supérieur et la recherche qui dressait un bilan d’une sévérité extrême. L’autre évoquait un rapport de la Cour des Comptes sur la recherche, également d’une sévérité extrême. Les deux disent que le nombre de brevets ne cesse de baisser en France, que le statut des chercheurs est un obstacle. Bref, il y a un accord général sur le fait que le système de recherche national est en crise grave. Nous avons tous à l’esprit le récent classement de Shangaï des grandes écoles dans le monde. Polytechnique, notre fleuron, n’arrive qu’au 201ème rang mondial, Normale Sup au 96ème. Et l’université Paris VI est classée au 46ème rang. D’où vient ce consensus entre Shangaï, Sarkozy et la Cour des Comptes ? Ou plutôt comment, en 25 ans, le système français s’est-il détérioré ?

Un système autrefois remarquablement efficace
Il y a 25 ans, le système était remarquablement efficace. C’était l’époque faste où l’Etat lançait des grands programmes dans le spatial, le nucléaire ou les télécommunications. Il y avait une conjonction parfaite entre ces programmes, les laboratoires et les territoires. Cet écosystème qui reposait sur le modèle du grand projet était porté par l’Etat. A l’époque, on parlait des industries de pointe et du fait que la France devait gagner la guerre de la spécialisation internationale. Et elle a réussi. Pourquoi ces institutions sont-elles toutes aujourd’hui en état de dysfonctionnement ? L’explication est simple. Notre écosystème était parfaitement adapté aux exigences d’une économie d’imitation et de rattrapage. Il y a 25 ans, on avait une université de masse française tout à fait spécifique par rapport à d’autres pays. Partout ailleurs, l’université est le creuset de la recherche, de la formation et le lieu d’émergence des élites. En France, pas du tout. C’est avant tout le lieu de la culture de masse, producteur de cadres moyens pour une industrie en rattrapage qui a juste besoin de gens capables de comprendre et d’imiter. A côté, nous avions nos grandes écoles, parfaites, elles aussi, pour une économie de rattrapage qui n’a besoin que d’un petit nombre de généraux dans la bataille économique. Souvenons-nous d’ailleurs que lorsque Laurent Fabius, Premier ministre, avait voulu doubler les promotions des élèves de Polytechnique, le corps avait résisté et obtenu gain de cause.

Une organisation verticale pensée pour les grands programmes
Dans l’économie d’imitation et de rattrapage, le système économique se contente d’une organisation de la recherche verticale, puissante, qui répond à un objectif simple : progresser d’un pas, imiter et adapter. Cela donne des organisations quasi-soviétiques peuplées d’ingénieurs obéissants mais peu innovants. Ce système était parfaitement adapté aux grands programmes. Mais il n’a pas porté ses fruits dans tous les domaines, notamment dans l’informatique et dans l’électronique grand public, deux secteurs où il fallait être à l’écoute du marché, exigence incompatible avec ces organisations verticales. Cette triple cassure entre l’élite et les masses, entre l’université et la recherche, entre la recherche privée et la recherche publique, était fonctionnelle dans une économie d’imitation et de rattrapage. Mais ce qui était un atout est devenu un poids.
Les lieux où la recherche moderne se déploie se caractérisent par deux phénomènes majeurs. D’abord, il y a une tension entre trois pôles, la production de la connaissance, c’est-à-dire la recherche, l’enseignement supérieur et le transfert sous forme d’innovation dans l’entreprise. C’est vrai dans la Silicon valley mais aussi à Boston. La circulation entre les trois pôles est fondamentale dans la recherche moderne. Et c’est le contraire du modèle français qui est caractérisé par sa verticalisation, son cloisonnement et ses barrières à l’entrée.
Deuxième caractéristique d’un système d’innovation, la création de conditions économiques favorables comme la mise en œuvre de politiques qui favorisent l’entrée sur le marché et qui s’attaquent aux monopoles. Internet n’a pu exploser aux Etats-Unis que lorsqu’on a cassé le géant ATT. Il est fondamental de faciliter l’entrée sur le marché des petites entreprises innovantes. Autre ingrédient d’une recherche moderne, une politique de la propriété intellectuelle incitative. Les chercheurs doivent être directement incités à développer leur recherche pour créer leurs propres unités et être rémunérés sur leurs applications ou leurs brevets. Enfin, il faut aussi des marchés financiers capables de sentir les opportunités et de les accompagner.

Nos écoles ont une taille inadaptée à la compétition mondiale
Quand vous observez la situation française, vous constatez que nos grandes écoles paraissent ridicules car elles ont de trop petits moyens et une articulation avec la recherche assez ténue. En France, on n’aime pas du tout ce classement de Shangaï. On considère qu’il ne prend pas bien en compte les particularités françaises. Or, les critères de Shangaï sont tout à fait intéressants. Le classement évalue tout simplement ce que produit une université ou une école en nombre de prix Nobel, docteurs et diplômés scientifiques. Et là, les promotions de nos grandes écoles françaises apparaissent minuscules. Elles ont un problème d’économie d’échelle. A l’université, en revanche, on a des grandes masses d’étudiants mais pas de Nobel ni d’argent pour la formation des docteurs.
Il faut réarticuler ce qu’on a séparé brutalement pendant des années, créer une structure d’incitation forte pour permettre la circulation d’informations entre ces mondes. Pour créer une filière d’excellence, rien ne vaut un regroupement entre grandes écoles, laboratoires et universités. Et quand des équipes font leur preuve, donnons-leur des moyens au lieu d’être dans l’égalitarisme benêt, le saupoudrage systématique et l’hyper-contrôle administratif.
Cette circulation à l’ère de la mondialisation est la condition de la réussite de notre réponse aux puissances émergentes. Si on prend au sérieux la nouvelle donne de l’innovation, ce que propose Jean-Louis Beffa dans son rapport est le contraire de ce qu’il faut faire avec les grands corps, les grandes entreprises et l’Etat. Beffa est intelligent. Mais au lieu de définir les grands programmes dont on a besoin aujourd’hui, notamment dans le domaine énergétique, au niveau européen, il nous refait d’emblée une agence nationale. Il veut faire un google français pour résister. Ce n’est pas sérieux.