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Mondialisation, la France à la croisée des chemins/Les actes de la 9�me Universit� d'�t� (2005)
Suite du chapitre "Le craquement social" :
 
 
Le craquement social

Daniel Cohen, Economiste, Professeur à l’école Normale Supérieure et à l’université Panthéon-Sorbonne
La France n’a pas de “modèle social”

Les modèles sociaux trouvent leur origine dans les figures nationales de la liberté. En Angleterre, le plein emploi est la meilleure façon d’être libre car il permet de passer d’un maître à l’autre. En Allemagne ou dans les pays scandinaves, être libre signifie se faire entendre de la communauté. En France, être libre veut dire n’être le féal de personne. Avec la mondialisation, les Français doivent choisir, pour retrouver un sentiment de sécurité, entre le modèle britannique de marché ou celui de la communauté germanique, qui sont les deux modèles portés par la mondialisation.

On parle du “modèle social français” pour se faire plaisir. Car il n’existe pas. Il y a certes un modèle français mais qui n’est pas “social”. C’est un système avec ses composantes : un mode de recrutement des élites, des liens entre le capitalisme et l’Etat, une vision des territoires… Les Français ont beaucoup de mal à dissocier l’économie de la politique. Ils sont même révulsés par cette dissociation. Ce problème du rapport entre l’économie, le politique et le social est ancien. Il correspond en Europe à trois figures différentes de la liberté qui viennent du Moyen-Âge et qui ont été identifiées par l’historien Marc Bloch.

Trois figures européennes de la liberté, trois systèmes sociaux
La première définition de la liberté est anglaise : est libre celui qui n’appartient à personne. Et le marché du travail est la figure essentielle de la liberté parce qu’il permet de changer de maître. En Angleterre, le modèle social, c’est donc le plein emploi. C’est une différence fondamentale par rapport à la France. La deuxième figure de la liberté est germanique ou scandinave. Un Allemand se considère comme un homme libre lorsqu’il a voix au chapitre, lorsqu’il est entendu par le collectif. C’est la figure “social-démocrate” du monde. Et c’est au nom du principe de solidarité avec les autres qu’il existe des règles et des obligations à respecter. Les Américains ont, quant à eux, fait une synthèse du modèle anglais et germanique de la liberté. Aux Etats-Unis, on est anglais et allemand. On est toujours membre d’une communauté. La troisième figure de la liberté est française. Elle est très différente des deux autres. Le Français n’est le féal de personne, il n’est subordonné à personne, n’est dominé par personne. C’est la racine de notre égalitarisme républicain. Le sociologue Pierre Bourdieu, lorsqu’il oppose le dominé au dominant, est l’héritier de cette conception française.

Nous sommes rétifs au modèle social germanique comme à l’économie de marché britannique alors que ce sont les deux modèles portés par la mondialisation économique. Nous n’appartenons à aucune de ces deux traditions. Et nous vivons aujourd’hui la pire des situations car nos syndicats qui sont en concurrence entre eux sont incapables de faire un choix entre les deux modèles. D’où l’extrême sentiment d’insécurité des Français.

Autre facteur d’insécurité : la mondialisation a également transformé le paradigme productif. Dans la société industrielle des années soixante, chaque entreprise représentait la société en modèle réduit. C’était une machine à intégrer. Les salariés étaient intégrés chez Renault qui prenait en charge l’intégration de ses membres dans la société. Mais, dans le capitalisme postindustriel actuel, la mondialisation pousse les entreprises à se focaliser sur leur cœur de métier. Les étages de la maison qui servait à intégrer ont été débités en tranches. Les ingénieurs ont été isolés et les ouvriers séparés et disséminés chez les sous-traitants.

Lorsqu’une entreprise est cotée en bourse, la variabilité de ses effectifs augmente automatiquement. Pourquoi ? Parce que ses actionnaires lui demandent aussitôt de supprimer ses actifs non stratégiques. Il n’est pas question de faire des diversifications mais toujours de se recentrer sur son cœur de métier. Conséquence : alors que l’actionnaire est, lui, toujours libre de diversifier son risque par l’achat d’actions de différentes entreprises, le salarié est exposé à un risque beaucoup plus grand dans son entreprise.

Entre modèle britannique de marché ou modèle communautaire germanique, la France doit choisir
Cette évolution rend nécessaire de choisir entre le modèle social britannique de marché ou celui de la communauté germanique ou scandinave de manière beaucoup plus aiguë qu’il y a trente ans. Et comme nous n’avons la tradition ni de l’un ni de l’autre, nous sommes désemparés. Nous avons longtemps espéré que l’Europe créerait un “modèle social européen” par l’action du syndicalisme européen. Mais l’Europe sociale n’existe pas. Pire, l’Union européenne a polarisé les différents modèles existants. Il n’y a même jamais eu autant de juxtapositions de modèles sociaux en Europe, comme si chaque pays avait puisé dans sa psyché nationale une réponse à la mondialisation
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Dans ce contexte, les Français n’en peuvent plus de ne plus avoir de modèle. Les uns veulent aller à droite, les autres à gauche alors que notre tradition est médiane. Résultat de cette confusion : les classes sociales ne veulent plus se mélanger entre elles, notamment à l’école. Aujourd’hui, notre système d’enseignement supérieur est malade. Les classes supérieures savent que les universités ne peuvent pas être une seconde chance pour leurs enfants s’ils échouent à l’entrée dans les grandes écoles. Elles enverront leurs enfants aux Etats-Unis.

Mais la création d’un “nouveau modèle social” ne s’improvise pas. Il est intéressant de regarder à cet égard ce qui s’est passé récemment au Danemark, pays qui a inventé le modèle de la “flexi-sécurité”, fruit de la synthèse bizarroïde du modèle anglo-saxon et du modèle scandinave. Aujourd’hui, 1 Danois sur 3 change d’emploi une fois par an, avec une sécurité totale : 4 ans de garantie de revenus avec la contrainte d’accepter les emplois qu’on lui propose en cas de chômage.

Cela dit, il y a peu de chances que la “flexi-sécurité” soit applicable du jour au lendemain à la France. Le Danemark est un pays de petites entreprises, contrairement à la France. Et le taux de syndicalisation y est élevé ; 90 % des salariés sont en effet syndiqués. C’est un modèle communautaire. L’idée de la mobilité a été très fortement stimulée par le gouvernement. Les salariés ont été encouragés à prendre des années sabbatiques, des longues pauses pour se former et les entreprises ont été contraintes à les remplacer par des chômeurs.

C’est cet ensemble de facteurs - la puissance des PME, la syndicalisation et l’acceptation de la mobilité - qui a permis son succès. Mais cette audace institutionnelle est à suivre, tant dans son développement qu’au niveau de ses résultats.


Sans croissance, pas de plein emploi
Dernier facteur important : la croissance économique. Sans croissance, il est difficile d’agir sur l’emploi. Dans la deuxième moitié des années 90 lorsque la croissance était forte, la France a créé 2 millions d’emplois. Or, la Banque centrale européenne a une théorie : lorsque le chômage est élevé, l’inflation baisse ; lorsque le chômage baisse, l’inflation monte. Or, l’inflation est stable en France depuis quelques années, ce qui veut dire que le chômage relève, selon elle, de réformes structurelles. Je suis, pour ma part, convaincu que le taux de chômage français est supérieur au taux de chômage structurel. La Banque centrale européenne est assise sur une fausse théorie. Si l’on applique sa théorie à la lettre, la France n’aurait jamais créé autant d’emplois dans les années 90 sans accélération de l’inflation. Ce qui n’a pas été le cas. C’est une situation grave. Aux Etats-Unis, lorsque Mr Greenspan, le patron de la banque centrale américaine, a constaté que la reprise de la croissance américaine ne créait pas d’inflation, il n’a pas hésité à relâcher la politique monétaire. Il faut faire changer d’avis les gens qui gouvernent la Banque centrale européenne.