Daniel
Cohen, Economiste, Professeur à l’école
Normale Supérieure et à l’université
Panthéon-Sorbonne
La France n’a pas de “modèle social”
Les modèles sociaux trouvent
leur origine dans les figures nationales de la liberté.
En Angleterre, le plein emploi est la meilleure façon
d’être libre car il permet de passer d’un
maître à l’autre. En Allemagne ou dans
les pays scandinaves, être libre signifie se faire
entendre de la communauté. En France, être
libre veut dire n’être le féal de personne.
Avec la mondialisation, les Français doivent choisir,
pour retrouver un sentiment de sécurité, entre
le modèle britannique de marché ou celui de
la communauté germanique, qui sont les deux modèles
portés par la mondialisation.
On parle du “modèle social français”
pour se faire plaisir. Car il n’existe pas. Il y a
certes un modèle français mais qui n’est
pas “social”. C’est un système
avec ses composantes : un mode de recrutement des élites,
des liens entre le capitalisme et l’Etat, une vision
des territoires… Les Français ont beaucoup
de mal à dissocier l’économie de la
politique. Ils sont même révulsés par
cette dissociation. Ce problème du rapport entre
l’économie, le politique et le social est ancien.
Il correspond en Europe à trois figures différentes
de la liberté qui viennent du Moyen-Âge et
qui ont été identifiées par l’historien
Marc Bloch.
Trois figures européennes de
la liberté, trois systèmes sociaux
La première définition de la liberté
est anglaise : est libre celui qui n’appartient à
personne. Et le marché du travail est la figure essentielle
de la liberté parce qu’il permet de changer
de maître. En Angleterre, le modèle social,
c’est donc le plein emploi. C’est une différence
fondamentale par rapport à la France. La deuxième
figure de la liberté est germanique ou scandinave.
Un Allemand se considère comme un homme libre lorsqu’il
a voix au chapitre, lorsqu’il est entendu par le collectif.
C’est la figure “social-démocrate”
du monde. Et c’est au nom du principe de solidarité
avec les autres qu’il existe des règles et
des obligations à respecter. Les Américains
ont, quant à eux, fait une synthèse du modèle
anglais et germanique de la liberté. Aux Etats-Unis,
on est anglais et allemand. On est toujours membre d’une
communauté. La troisième figure de la liberté
est française. Elle est très différente
des deux autres. Le Français n’est le féal
de personne, il n’est subordonné à personne,
n’est dominé par personne. C’est la racine
de notre égalitarisme républicain. Le sociologue
Pierre Bourdieu, lorsqu’il oppose le dominé
au dominant, est l’héritier de cette conception
française.
Nous sommes rétifs au modèle social germanique
comme à l’économie de marché
britannique alors que ce sont les deux modèles portés
par la mondialisation économique. Nous n’appartenons
à aucune de ces deux traditions. Et nous vivons aujourd’hui
la pire des situations car nos syndicats qui sont en concurrence
entre eux sont incapables de faire un choix entre les deux
modèles. D’où l’extrême
sentiment d’insécurité des Français.
Autre facteur d’insécurité : la mondialisation
a également transformé le paradigme productif.
Dans la société industrielle des années
soixante, chaque entreprise représentait la société
en modèle réduit. C’était une
machine à intégrer. Les salariés étaient
intégrés chez Renault qui prenait en charge
l’intégration de ses membres dans la société.
Mais, dans le capitalisme postindustriel actuel, la mondialisation
pousse les entreprises à se focaliser sur leur cœur
de métier. Les étages de la maison qui servait
à intégrer ont été débités
en tranches. Les ingénieurs ont été
isolés et les ouvriers séparés et disséminés
chez les sous-traitants.
Lorsqu’une entreprise est cotée en bourse,
la variabilité de ses effectifs augmente automatiquement.
Pourquoi ? Parce que ses actionnaires lui demandent aussitôt
de supprimer ses actifs non stratégiques. Il n’est
pas question de faire des diversifications mais toujours
de se recentrer sur son cœur de métier. Conséquence
: alors que l’actionnaire est, lui, toujours libre
de diversifier son risque par l’achat d’actions
de différentes entreprises, le salarié est
exposé à un risque beaucoup plus grand dans
son entreprise.
Entre modèle britannique de
marché ou modèle communautaire germanique,
la France doit choisir
Cette évolution rend nécessaire de choisir
entre le modèle social britannique de marché
ou celui de la communauté germanique ou scandinave
de manière beaucoup plus aiguë qu’il y
a trente ans. Et comme nous n’avons la tradition ni
de l’un ni de l’autre, nous sommes désemparés.
Nous avons longtemps espéré que l’Europe
créerait un “modèle social européen”
par l’action du syndicalisme européen. Mais
l’Europe sociale n’existe pas. Pire, l’Union
européenne a polarisé les différents
modèles existants. Il n’y a même jamais
eu autant de juxtapositions de modèles sociaux en
Europe, comme si chaque pays avait puisé dans sa
psyché nationale une réponse à la mondialisation
.
Dans ce contexte, les Français n’en peuvent
plus de ne plus avoir de modèle. Les uns veulent
aller à droite, les autres à gauche alors
que notre tradition est médiane. Résultat
de cette confusion : les classes sociales ne veulent plus
se mélanger entre elles, notamment à l’école.
Aujourd’hui, notre système d’enseignement
supérieur est malade. Les classes supérieures
savent que les universités ne peuvent pas être
une seconde chance pour leurs enfants s’ils échouent
à l’entrée dans les grandes écoles.
Elles enverront leurs enfants aux Etats-Unis.
Mais la création d’un “nouveau modèle
social” ne s’improvise pas. Il est intéressant
de regarder à cet égard ce qui s’est
passé récemment au Danemark, pays qui a inventé
le modèle de la “flexi-sécurité”,
fruit de la synthèse bizarroïde du modèle
anglo-saxon et du modèle scandinave. Aujourd’hui,
1 Danois sur 3 change d’emploi une fois par an, avec
une sécurité totale : 4 ans de garantie de
revenus avec la contrainte d’accepter les emplois
qu’on lui propose en cas de chômage.
Cela dit, il y a peu de chances que la “flexi-sécurité”
soit applicable du jour au lendemain à la France.
Le Danemark est un pays de petites entreprises, contrairement
à la France. Et le taux de syndicalisation y est
élevé ; 90 % des salariés sont en effet
syndiqués. C’est un modèle communautaire.
L’idée de la mobilité a été
très fortement stimulée par le gouvernement.
Les salariés ont été encouragés
à prendre des années sabbatiques, des longues
pauses pour se former et les entreprises ont été
contraintes à les remplacer par des chômeurs.
C’est cet ensemble de facteurs - la puissance des
PME, la syndicalisation et l’acceptation de la mobilité
- qui a permis son succès. Mais cette audace institutionnelle
est à suivre, tant dans son développement
qu’au niveau de ses résultats.
Sans croissance, pas de plein emploi
Dernier facteur important : la croissance économique.
Sans croissance, il est difficile d’agir sur l’emploi.
Dans la deuxième moitié des années
90 lorsque la croissance était forte, la France a
créé 2 millions d’emplois. Or, la Banque
centrale européenne a une théorie : lorsque
le chômage est élevé, l’inflation
baisse ; lorsque le chômage baisse, l’inflation
monte. Or, l’inflation est stable en France depuis
quelques années, ce qui veut dire que le chômage
relève, selon elle, de réformes structurelles.
Je suis, pour ma part, convaincu que le taux de chômage
français est supérieur au taux de chômage
structurel. La Banque centrale européenne est assise
sur une fausse théorie. Si l’on applique sa
théorie à la lettre, la France n’aurait
jamais créé autant d’emplois dans les
années 90 sans accélération de l’inflation.
Ce qui n’a pas été le cas. C’est
une situation grave. Aux Etats-Unis, lorsque Mr Greenspan,
le patron de la banque centrale américaine, a constaté
que la reprise de la croissance américaine ne créait
pas d’inflation, il n’a pas hésité
à relâcher la politique monétaire. Il
faut faire changer d’avis les gens qui gouvernent
la Banque centrale européenne.