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Changer d’attitude
face aux médias |
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| Des milliers
d’arbres qui poussent font moins de bruit qu’un
seul arbre qui tombe. Parce qu’il ont besoin d’avoir
des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs,
les médias parlent essentiellement de ce qui fait
du bruit, de l’arbre qui tombe, jamais de la forêt
qui pousse.
Cela explique en partie le problème de la relation
entre l’entreprise et les médias. Mais ce problème
n’est qu’une toute petite fraction du problème
de la relation entre les Français (l’opinion)
et le pouvoir ou les pouvoirs. Depuis une dizaine d’années,
cette relation a connu une détérioration très
profonde.
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| Une opinion dirigée par le «victimisme» |
| Aujourd’hui, la réaction
d’une opinion est dirigée par le « victimisme
». Qui est victime ? Où est la victime, victime
de l’entreprise, victime de la mondialisation, victime
du pouvoir, victime de l’injustice ?
Face à l’information, l’ensemble de l’opinion
publique réagit essentiellement en termes de victimisation.
Les pouvoirs sont ceux qui créent un rapport de puissants
et de victimes. Cela se retrouve dans le rapport des Français
à l’entreprise, avec les hommes politiques,
avec les syndicats, chaque fois qu’il y a un pouvoir
et que le pouvoir est mis en cause.
La crise est passée par là. Celle-ci a entraîné
la détérioration extraordinairement rapide
de l’image de référence d’un certain
nombre de directeurs de conscience : hommes politiques ou
chefs d’entreprises réputés intouchables.
Mais, face à cette dégradation, tous les pouvoirs,
médias, pouvoirs politiques, pouvoirs économiques,
tous, ont adopté principalement deux types de réaction
: le «suivisme» ou la fuite.
Premier type de réaction, le « suivisme »
: aller dans le sens de l’opinion, suivre cette opinion
qui réagit en fonction de ceux qui sont victimes
ou de ceux qui sont puissants. La compassion est la principale
manifestation de ce «suivisme».
Aujourd’hui, quelqu’un qui s’adresse à
l’opinion doit faire preuve de compassion. S’il
ne le fait pas, cela peut avoir de graves conséquences,
sur le plan politique par exemple. La réaction première
du pouvoir politique face à la canicule a été
perçue comme un défaut de compassion : «Le
président de la République ne s’est
pas manifesté». Les ministres, non plus, n’ont
pas été considérés comme compassionnels
quand ils commentaient cet événement gravissime
en polo sur la Côte d’Azur.
Quelques semaines après, une passerelle s’effondre
à Saint-Nazaire dans un chantier Alsthom. C‘était
une catastrophe mineure par rapport à la canicule.
Pourtant, le président de la République, le
Premier ministre, sept ministres se déplacent immédiatement
pour aller voir les victimes, pour montrer leur compassion.
Cela montre comment l’opinion a envie que ses leaders
réagissent. Cela a un impact immédiat sur
le fonctionnement des médias.
Aujourd’hui, la plupart de ceux qui sont en position
d’exercer le pouvoir et de diriger l’opinion
préfèrent se taire plutôt que d’affronter
le risque d’être impopulaires, mal compris,
critiqués et parfois même de voir leur réputation
démolie.
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| Pour attirer le lecteur, le plus simple
: le séduire |
| Ces réactions
vis-à-vis de l’opinion montrent que ces pouvoirs
référents ne remplissent plus le rôle
qu’ils remplissaient, il y a quelques années.
Du côté de la presse, c’est assez simple.
Celle-ci a un mode de fonctionnement identique à
celui de toutes les entreprises vis-à-vis de leurs
clients. Les lecteurs ou les auditeurs sont ses clients.
Ils « achètent » la valeur ajoutée
que le journaliste leur offre. Pour les attirer, le plus
simple est de les séduire. Et pour les séduire,
le plus simple, c’est de s’inspirer de l’air
du temps. L’air du temps, aujourd’hui, c’est
la compassion, le suivisme et la fuite.
En suivant ce mouvement d’opinion, la presse le nourrit.
Dans un journal télévisé, la manifestation
la plus simple est le micro-trottoir. Tendre le micro et
dire : «Qu’est-ce que vous en pensez ?»
est la négation du travail de journaliste. Au lieu
d’aller chercher une information, de la hiérarchiser
en disant : «Voilà, cette information est plus
importante que celle-là», il se contente de
suivre l’opinion. De plus en plus, les médias
font ce genre de travail, principalement les médias
audiovisuels, la télévision et un petit peu
la radio. Pourquoi ? Parce que c’est ce que les clients
attendent.
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| La gratuité de la presse a provoqué
un bouleversement de l’information |
| Nous sommes dans le secteur
de la presse en train de vivre un bouleversement absolu.
Gratuité de l’information télévisée,
gratuité de l’information radio, gratuité
d’Internet et désormais gratuité de
la presse écrite. Toute cette presse-là fonctionne
à la recherche du plus grand nombre, qui lui permet
d’établir une audience, et surtout de vendre
de la publicité. Cela tend à une facilité
qui est d’essayer de donner le plus possible à
ceux qui consomment les médias. Aux Echos, nous avons
un mode de fonctionnement un petit peu différent.
Pourtant nous faisons beaucoup plus attention à la
manière dont nous sommes lus, perçus, consommés,
qu’il y a dix ans. Du coup nous avons changé
pour être plus séduisants. Jusqu’à
il y a une période récente, nous pensions
que la qualité essentielle d’un journal économique
était d’être austère parce que
l’austérité était le signe de
la crédibilité. Mais nous avons, nous aussi,
été marqués par ce besoin absolu d’aller
chercher des lecteurs et des consommateurs.
Si la presse parle essentiellement de ce qui fait réagir
ses lecteurs, des arbres qui tombent et non pas des forêts
qui poussent, cela s’explique aussi par la fuite des
patrons. Depuis une bonne demi-douzaine d’années,
ceux-ci sont saisis d’une sérieuse envie de
se cacher dès que le sujet est difficile, dans l’affaire
Michelin ou l’amendement Danone, par exemple. Le chef
d’entreprise, dans sa logique à lui, annonce
des résultats qui sont des profits, et dans le même
temps annonce des suppressions d’emplois. Tollé
immédiat. Evidemment, la presse va chercher l’émotion,
ce qui fait réagir le consommateur. Face à
l’opinion, le silence. Personne ne sort des bureaux
ou des chambres de commerce pour dire : «Attendez,
c’est plus compliqué que ça».
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| Savoir communiquer positivement |
| Prenons un autre exemple
beaucoup plus récent : les délocalisations.
Aucun dirigeant n’a pris la parole pour dire : «Je
vais vous expliquer pourquoi l’économie française
profite aussi des délocalisations», par exemple
en accueillant Toyota à Valenciennes. Et quand Jean-Pierre
Raffarin reçoit trente chefs d’entreprise étrangers,
c’est pour provoquer des délocalisations de
chez eux vers chez nous. Les patrons laissent la place à
ce qui est plus facile, c'est-à-dire à l’émotion,
à ce qui nourrit les presses populaires, les journaux
télévisés, la radio, ce qui conduit
l’opinion dans un certain sens.
Troisième type de pouvoir qui subit au fond les mêmes
symptômes et les mêmes syndromes de la fuite
devant leurs responsabilités : les syndicalistes.
Prenons l’exemple de ce qui s’est passé
à EDF. Dans toute la communication faite par la CGT
sur EDF, on a vu le « suivisme » et uniquement
le «suivisme». Les troupes étaient manifestement
plus réactives qu’une partie de la direction
de la Confédération. A chaque fois qu’il
y a eu des coupures, la CGT a dit : «Nous comprenons
ces coupures». Ses dirigeants n’ont pas voulu
prendre à rebrousse-poil leurs opinions syndicales
et ils ont suivi la base. C’est une sorte de prime
permanente à l’extrémisme et à
l’action sur le terrain. Les syndicalistes sont dans
une position beaucoup plus faible vis-à-vis de leurs
troupes qu’il y a cinq ou dix ans. Tout comme les
hommes politiques, ils suivent. |
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| Aux chefs d’entreprise de donner
des arguments aux politiques |
| Les médias ont
donc un fonctionnement très simple. Ils se nourrissent
de ce qui ressort des pouvoirs. Les chefs d’entreprise
ne peuvent pas demander aux hommes politiques de communiquer
à leur place mais ils peuvent leur demander de modérer
les critiques à leur égard. Sur Europe 1,
Jean-Claude Gaudin avait tancé vertement Ernest-Antoine
Seillière et les chefs d’entreprises en disant
«Seillière ferait mieux de s’occuper
de ses troupes» et en tenant des propos qui donnaient
le sentiment que tous les patrons étaient des voyous
parce qu’une entreprise avait déménagé
dans la nuit. On peut lui suggérer d’éviter
ce genre de remarque, on ne peut pas demander aux hommes
politiques d’assumer toutes les impopularités.
Il faut que les chefs d’entreprise leur donnent des
arguments.
Ce n’est pas la presse qui demande aux entreprises
de communiquer tous les trois mois. Ceux qui leur demandent
de délivrer des chiffres tous les trois mois, de
donner des perspectives et de s’engager sur des chiffres,
ce sont les actionnaires, les analystes, les marchés.
Les journalistes ne sont que des vecteurs de la communication.
Le mode de fonctionnement de la presse est simple. Il y
a des émetteurs d’informations et des consommateurs
d’informations. Un média, c'est un intermédiaire.
Pour communiquer, il suffit de donner de la matière
aux journalistes. A eux de vérifier cette «belle
histoire», et ensuite de la publier.
Pour que les entreprises puissent changer d’image
il faut montrer à la presse qu’elles sont aussi
des forêts qui poussent…
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