Le dialogue entre les cultures : vers un renouveau méditerranéen
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Allocution d’André Azoulay, conseiller de Sa Majesté le Roi du Maroc, président de la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh
Résumé de l'intervention
Allocution d’André Azoulay, conseiller de Sa Majesté le Roi du Maroc, président de la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh
L’Union pour la Méditerranée, un projet stratégique
L'Union pour la Méditerranée est un projet stratégiquement historique à mes yeux. S'agissant de cet espace à créer, je suis à la fois plus ambitieux, plus convaincu et peut-être plus militant que les interlocuteurs précédents. Mais je suis également réaliste et lucide.
Ce projet est tellement grand qu'il est évidemment nécessaire d'en situer la perspective et la réalisation dans la durée et dans le temps. Nous devons aussi tenir compte, dés le départ, des déconvenues ou déceptions que nous rencontrerons en route. Car en effet, il s'agit d'un chantier politique que personne n'a jamais ouvert dans ses dimensions idéologiques, humaines, spirituelles, religieuses et culturelles.
Il est facile de bâtir des zones de libre-échange ou des systèmes de coopération économique. Nous l'avons déjà réalisé des deux côtés de la Méditerranée. Mais il s'agit ici de créer un espace commun inspiré par des notions telles que la parité, la co-gouvernance, la coresponsabilité et la solidarité basée sur un partenariat construit par l'égalité dans la relation entre États, peuples et nations.
A ce titre, j'ai été impressionné par l'absence d'allusions, pendant ces débats, à des dossiers politiques qui ont pourtant ensanglanté la Méditerranée depuis un peu plus d'un demi-siècle. Il est vrai que nous pouvons théoriser sur la légitimité de cet espace. Historiquement, il a effectivement été celui de la synthèse et non de la fracture, de la modernité et non de la régression, d'un certain respect mutuel et non de l'exclusion et du repli. Mais nous ne pouvons pas ignorer que cet espace méditerranéen a également été le théâtre des conflits les plus tragiques et les plus longs après la Seconde Guerre Mondiale. Il ne sera donc pas simple de reconstruire un espace à partir de ces décombres. Il s'agit cependant d'un rendez-vous incontournable dont je vais maintenant expliquer les moteurs et les facettes.
Antoine Sfeir a évoqué les opportunités qui s'offriront à nous quand il s'agira d'additionner nos richesses énergétiques, commerciales ou industrielles. Il sera toutefois nécessaire de résister collectivement à la tentation de lire ce grand projet de l'Union uniquement à travers un calendrier de projets.
Je n'ai rien contre tout ce qui est aujourd'hui mis en place, qu'il s'agisse de la dépollution de la Méditerranée, des énergies renouvelables ou du développement durable. Tout ceci est évidemment nécessaire, mais nous n'avions pas besoin de l'Union pour le faire. Ainsi, je m'inscris en faux contre ceux qui envisagent l'Union pour la Méditerranée comme une simple alternative à l'échec du processus de Barcelone. En tant que Marocain, je peux témoigner sur les performances réalisées par mon pays, sur la profondeur, la vivacité et l'ampleur des réformes que nous avons entreprises et sur les progrès économiques, sociaux et politiques que nous avons réalisés. Rien de cela n'aurait été possible si nous n'avions pas été accompagnés, aidés et confortés par l'Union européenne, notamment dans le cadre du partenariat qui est né du processus de Barcelone. Ce dernier n'est donc pas un échec. Il a rempli une partie de sa feuille de route quand il s'est agi de faire ensemble de grands projets, d'avancer sur le plan économique et de réguler tous les flux (commerciaux, humains, de coopération technique et scientifique). En revanche, Barcelone n'a apporté aucune réponse sur l'avenir. Je rappelle que dans nos régions, l'Union européenne est le premier client, le premier fournisseur, le premier investisseur et le premier employeur après les entreprises nationales. Nous ne pouvons pas avoir construit tout cela sans savoir dans quelle division nous jouerons ensemble demain. Dans quel espace évolueront nos enfants et nos petits enfants quand nous aurons construit la meilleure coopération économique, sociale et culturelle possible?
Nous savons que nous ne sommes pas éligibles, pour le moment, à l'adhésion à l'Union européenne. Mais nous devons toutefois savoir dans quel ensemble politique institutionnel, dans quel espace culturel, philosophique et humain nous allons évoluer. Or, en parlant d'Union, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, a apporté la première réponse construite à cette question fondamentale. Dans le sud, nous donnons à ce terme une traduction d'abord politique, stratégique, puis idéologique. Encore une fois, il serait dangereux de vouloir réduire ce projet à l'union des projets.
L'Union pour la Méditerranée n'est ni un projet de circonstances, ni un gadget. Ces dernières années, nous avons évolué collectivement dans un contexte régional ou international de régression qui a privilégié la fracture. Quand j'étais étudiant, nous pouvions débattre autour de nos idéologies. Il n'était pas nécessaire de se réunir en forum pour savoir si juifs, musulmans et chrétiens pouvaient coexister. Aujourd'hui, parce que nous avons régressé, il existe des milliers de débats sur ce thème. Nos religions respectives ont été prises en otage. Elles ont été instrumentalisées et politisées par ceux qui ont profité de la vacuité politique de notre espace méditerranéen quand il s'est agi d'apporter une solution réaliste, juste et digne à ces grands conflits qui ont traumatisé le monde arabo-musulman depuis 1948. Or, certaines tragédies n'ont à ce jour pas trouvé de solution. Je pense à la paix manquée entre Israéliens et Palestiniens, mais aussi aux conflits en Afghanistan et en Irak qui ont conduit, par réduction, à opposer l'Islam à l'Occident. Nous avons constaté que l'absence de solutions sur ces différents dossiers s'est transformée en guerres de religions et de civilisations.
L'Union pour la Méditerranée n'apporte pas de solutions immédiates à tous ces dossiers, mais elle crée un espace qui leur donnera peut-être de meilleures chances. A titre d'exemple, je vous rappelle qu'il a été décidé à Marseille, en novembre 2008, que l'Union pour la Méditerranée aurait un secrétaire général adjoint palestinien et un secrétaire général adjoint israélien. Aucune autre institution internationale n'avait pu y parvenir. Dans quelques semaines, ce secrétariat général s'installera à Barcelone. Dans un même espace, ils travailleront ensemble sur un projet commun. Cela peut sembler anodin, mais cela est révolutionnaire. L'un et l'autre auront la capacité de saisir les gouvernements pour leur rappeler qu'ils ont souscrit à la charte de l'Union et qu'ils ne l'ont peut-être pas respectée.
Marseille a également vu la cooptation de la Ligue Arabe comme partenaire fondateur et à part entière de l'Union pour la Méditerranée. Cela est emblématique, psychologique, politique, et également sans précédent.
L’Union pour la méditerranée, un rendez-vous incontournable
Je ne dis pas cela par naïveté ou pour appuyer un propos délibérément engagé pour cette Union, mais parce que cela donne la dimension, la tonalité et la force de ce qu'elle pourra faire demain. Ce projet est politiquement nécessaire, légitime, et je suis très heureux qu'il ait enfin trouvé un pays de l'Union européenne pour en réaliser le chantier. Nous ne devons avoir là-dessus aucun complexe, ni aucune frilosité.
Que cela s'appelle l'Union pour la Méditerranée, de la Méditerranée ou méditerranéenne, peu importe. Nous disposons enfin d'une boussole indiquant qu'il existe un avenir entre nous. Celui-ci se construit ou est à construire, et il va nous apporter l'espace d'une destinée commune où nous existerons comme partenaires, et peut-être un jour comme partenaires à part entière. Sans précédent encore une fois, l'Union a institué le système de la coprésidence et de la gouvernance.
Cette première année de l'Union a été difficile et frustrante car nous n'avons pas été aussi vite et aussi loin que nous le souhaitions. A peine née, l'Union a en effet été marquée par les tirs, le sang et le drame de Gaza. Elle aurait pu disparaître avant même d'exister, mais l'Union a survécu à cette tragédie.
A ce titre, la fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh a été l'une des seules institutions à ne pas cesser ses activités pendant les journées les plus difficiles du drame de Gaza. En tant que président, j'ai réuni des Syriens, des Jordaniens, des Israéliens, des Libanais, des Tunisiens, des Algériens et des Marocains pour travailler ensemble. Et malgré les circonstances, ils sont tous venus car ils savaient que nous ne pouvions pas abandonner et renoncer à ce grand projet. Nous avons voulu lire ce drame et assumer les solidarités qui s'imposaient comme une première démonstration de la réalité, de la légitimité et de la vérité d'un espace commun pour le meilleur et pour le pire. J'avais personnellement pris cette décision contre les avis des institutions, de l'Union européenne notamment, qui avaient recommandé de tout geler. J'ai refusé et nous avons démontré que cela pouvait fonctionner. Je rappelle que notre fondation porte le nom de la ministre suédoise des affaires étrangères qui a été assassinée pour ses convictions, parce qu'elle prônait des valeurs que nous partageons collectivement.
J'ai par ailleurs été élu comme candidat de la Ligue Arabe, sachant que je suis Marocain et juif. Il s'agit de la première fois dans l'histoire que la Ligue Arabe, à qui l'on offrait la présidence d'une organisation internationale, présentait un juif comme candidat. Cela témoigne aussi de ce jusqu'où l'Union pour la Méditerranée peut aller. Nous ne sommes donc pas dans la théorie ou la rhétorique, mais dans des réalités tangibles. Nous devons simplement en situer à la fois le poids, l'importance et la pérennité en donnant dés le départ à cette démarche le cadre de la durée et de la profondeur.
Nous aurons besoin de temps. Notre vision n'est pas unique et elle n'est pas encore installée dans le conscient de plusieurs centaines de millions de personnes. Les populations de l'espace sud sont sollicitées pour d'autres visions du monde inspirées par un fondamentalisme qui prend souche dans une logique permanente de fracture et de confrontation. Face à cet essor, nous ne pouvons pas être spectateurs ou passifs. Nous devons protéger la percée que nous avons aujourd'hui réalisée timidement. Nous devons reconquérir ces esprits, ces opinions publiques. Dans cette optique, nous avons besoin de beaucoup de pédagogie, de conviction et de permanence dans les choix exprimés lorsque l'Union pour la Méditerranée a été portée sur les fronts baptismaux.
Après avoir consulté l'agenda euro-méditerranéen pour le dernier trimestre 2009 et pour l'année 2010, j'ai noté que dans toutes les conférences ministérielles prévues, les dimensions politiques, humaines, culturelles et sociales de ce partenariat ne seraient pas abordées. Or, nous devons chacun être mobilisés et agir pour que nos gouvernements respectifs ne renoncent pas à la partie la plus exaltante de ce projet d'Union pour la Méditerranée. Aujourd'hui, en raison des conflits qui demeurent, il est effectivement tentant de commencer par le plus facile, en évitant d'être l'otage de ce qui fâche. Mais je crois qu'il s'agit d'une grande erreur. Nous risquons ainsi d'apporter de la fragilité et du doute sur ce grand dessein dont nous avons besoin et auquel nous sommes très largement préparés.
En lançant le projet de l'Union à Tanger, le président de la République française avait dit que l'Europe avait besoin du rêve méditerranéen. Cela est vrai. Mais l'Europe a besoin de sécurité et de paix. Or, ces dernières sont en équation dans l'espace euro-méditerranéen. Nous ne pouvons pas en faire l'économie.
Aujourd'hui, la conjoncture est exceptionnelle pour que l'Union pour la Méditerranée trouve sa pérennité et son irréversibilité, et peut-être pour qu'elle prenne son envol plus vite que prévu. Il existe une convergence entre les valeurs qui ont inspiré ce projet et celles qui inspirent enfin la grande politique américaine. Au sud, jamais nous n'aurions espéré entendre un jour un président américain parler du monde arabe et de l'Islam comme Barack Obama l'a fait au Caire. Il s'agit d'une vraie révolution, d'un rendez-vous historique, d'un espace de convergence et de partenariat stratégique inespéré entre les partenaires de l'Union pour la Méditerranée et les États-Unis d'Amérique pour le meilleur. Chacun, dans cette partition, a sa responsabilité, sa place et son rôle. Les États-Unis du président Obama seront confortés par une Union pour la Méditerranée qui avance, par une Union ambitieuse qui parle, regarde, comprend et devient partenaire du monde arabo-musulman.
Nous sommes dans un contexte sans précédent du point de vue de la convergence des chances et de cette capillarité après laquelle nous avons couru pendant des années. Sur l'essentiel, d'est en ouest, du nord au sud, toute la communauté des nations est aujourd'hui en consensus pour que soit réglée enfin, par la mise en place d'un État palestinien digne et souverain, la paix avec Israël. Elle est aussi en consensus pour que les problèmes posés ailleurs dans le monde arabo-musulman soient enfin traités comme des problèmes politiques et non pas à l'aune d'une lecture obscurantiste puisée dans la religion.
L’union pour la Méditerranée, une opportunité objective
Nous avons là une opportunité à ne pas manquer. Je pense que les semaines à venir vont nous apporter de très bonnes surprises dans cette région du Moyen-Orient. Les initiatives vont se multiplier à partir de l'Europe et de l'espace américain. Je crois qu'un agenda est en train de se préciser.
La chance de transformer ces défis positifs en réussites ne relève pas seulement des institutions et des gouvernements. Nos sociétés civiles, nos opinions publiques doivent être impliquées et concernées par la mise en œuvre de cette recomposition d'un espace euro-méditerranéen réconcilié. Si les opinions publiques s'expriment, au sud comme au nord, pour dire qu'elles adhèrent à cette démarche dans sa légitimité comme dans sa faisabilité, nos gouvernements en seront confortés. Aucun d'entre nous ne peut être spectateur ou indifférent face à ces défis.
La fondation Anna Lindh, qui est le bras séculier de l'Union pour la méditerranée, est riche de 3000 organisations non gouvernementales réparties dans 43 pays de l'Union. Elle parvient ainsi à mesurer le pouls des opinions publiques de façon régulière et permanente. Or, elle observe un courant majoritaire d'espoir pour une autre écriture de la relation entre le sud et le nord, pour une autre écriture de la réponse au choc des ignorances.
Sachant que je m'adresse à des personnes issues du monde de l'entreprise et donc à des créateurs de richesses, je tiens par ailleurs à rappeler que l'Union pour la Méditerranée constitue une opportunité objective. Aujourd'hui, les pays du sud de la Méditerranée représentent un peu moins de 0,5 % de la production intérieure brute mondiale, sachant qu'ils représentent 3 % de la population mondiale. Comme Antoine Sfeir l'a rappelé, cet espace méditerranéen est l'une des régions où le différentiel en termes de pouvoir d'achat est l'un des plus importants au monde. Nous sommes en effet dans une équation qui se situe entre 1 et 10. Il s'agit d'une réalité dangereuse qui traduit cependant une formidable opportunité pour les économies européennes. Si l'Union européenne devait rester dans son espace économique avec les règles actuelles, son poids dans l'économie mondiale qui est actuellement de 22%, régresserait à 17% en 2015. Si le statu quo se prolongeait jusqu'en 2050, ce poids passerait à 12%. Par instinct de conservation, les frontières doivent donc bouger. Et si elles le font vers le sud, l'Union européenne gagne sur plusieurs points. Ces espaces lui permettront de stabiliser sa place dans l'économie mondiale. A plus long terme, l'Union pour la Méditerranée est également une première marche franchie pour un espace qui demain se prolongera vers l'Afrique subsaharienne et ailleurs au Moyen-Orient.
Nous observons donc aujourd'hui une conjugaison politique, économique, sociale et culturelle, stratégique et diplomatique vertueuse. Dans cette région du monde, les mutations qui sont en train de s'opérer avec les États-Unis d'Amérique vont provoquer un changement. Cependant, il existe une partition que seuls nous, méditerranéens, pouvons écrire pour cet espace de 750 millions de personnes où les diversités vont s'additionner. Nous allons évoluer chacun à notre façon, mais aussi avancer ensemble. Il n'existe pas de contradiction entre la diversité et l'union. Tous les formats sont possibles. Il doit en revanche devenir impossible que nous tournions le dos à cette conjonction de facteurs prometteurs. Il s'agit de facteurs de bon sens, d'autant de chances pour que tous nos pays, au sein de l'Union, retrouvent la raison et l'espace de convivialité qui a été, pendant longtemps, la caractéristique fondamentale de cet espace méditerranéen auquel nous prenons aujourd'hui la responsabilité de nous référer, et auquel nous sommes très nombreux à nous identifier.