Le Choc du futur à la recherche de nouveaux équilibres

OUVERTURE
> Paulette Picard, présidente de la CCI de l’Indre, de la CRCI Centre
> Jacques Pfister, président de la CCI Marseille-Provence


L’HOMME FACE AU CLIMAT, QUE POUVONS-NOUS FAIRE, QUE DEVONS-NOUS ENTREPRENDRE ?
> Sylvie Joussaume, climatologue
> Serge Galam, physicien
> Sylvie Brunel, géographe
> Michèle Pappalardo, commissaire générale au développement durable
> Yves-Thibault de Silguy, président de Vinci

> Allocution de Jean-Claude Gaudin sénateur et maire de Marseille


BABY BOOM, PAPY KRACH, COMMENT EVITER LA LUTTE DES AGES ?
> Bernard Spitz, président de la Fédération française des compagnies d’assurances
> Jean Peyrelevade, économiste
> Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie, Sorbonne
> Olivier Galland, sociologue


SUR QUELLES VALEURS NOUS RASSEMBLER ?
Débat avec Hervé Mariton, député de la Drôme - Laurent Hénart, député de Meurthe- et-Moselle - Jean-François Bernardin, président de l’ACFCI

> Allocution d’Hervé Novelli
secrétaire d’Etat chargé du Commerce et de l’Artisanat, des Petites et Moyennes Entreprises, du Tourisme, des Services et de la Consommation

> Allocution d’Henri Guaino
conseiller spécial du Président de la République française


LE DEFI DE LA DIVERSITE, DIALOGUE OU CHOC DES CIVILISATIONS -
Débat avec Chantal Delsol, philosophe - Antoine Sfeir, écrivain - Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances - Frédéric Lenoir, historien des religions
> Le choc des civilisations, mythe ou réalité ?
> L’égalité à l’épreuve de la diversité
> La Méditerranée, un rêve de civilisation ?

> Allocution d’André Azoulay
conseiller de Sa Majesté le Roi du Maroc, président de la Fondation Anna Lindh


PERSPECTIVES

par Jean-François Bernardin, président de l’ACFCI

L’égalité à l’épreuve de la diversité








Vidéo du débat

Chantal Delsol,
Philosophe, professeur à l'Université de Paris-Est, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Frédéric Lenoir,
Historien des religions, romancier, directeur du magazine “Le Monde des religions”

Antoine Sfeir,
Journaliste franco-libanais, professeur, directeur des Cahiers de l'Orient

Yazid Sabeg,
Haut commissaire à la diversité et à l'égalité des chances

Résumé du débat

Débat animé par Anette Burgdorf
Le choc des civilisations est-il un mythe ou une réalité? (Partie 1) L’égalité est-elle à l’épreuve de la diversité? (Partie 2) La Méditerranée est-elle un rêve de civilisation ? (Partie 3) Telles sont les questions que nous allons aborder avec nos invités Chantal Delsol, philosophe, Antoine Sfeir, journaliste, Frédéric Lenoir, historien des religions et Yasid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances.




A.B. Yazid Sabeg, vous êtes commissaire à la diversité et à l’égalité des chances. Certains pensent que les deux parties de votre titre s’opposent. Vous avez lancé, en novembre 2008, le « Manifeste pour l‘égalité réelle », sorte de « Grenelle de la diversité » qui prône l’équité et la diversité et veut engager une « politique publique pour combattre les conséquences sociales des discriminations ». De quelle égalité réelle s’agit-il?


Yazid Sabeg
L’égalité réelle diffère de l’égalité proclamée. L’égalité des droits, en France, est reconnue constitutionnellement : égalité d’accès à l’information, à l’emploi ou au logement...

Pour autant, dans les faits, nous savons que certaines communautés, notamment les migrants et leurs enfants, n'ont pas des droits identiques à ceux de leurs compatriotes. Ils subissent plutôt des discriminations spécifiques : relégation territoriale, inégalités cumulées souvent trans-générationnelles, grave déterminisme social, inégalité d’accès à l’emploi et dans la représentation sociale par les médias, la vie publique ou le monde de l’économie.

Nous devons absolument réaliser cette égalité réelle et introduire des politiques correctrices des inégalités sociales. Ce problème est d’ordre public. Tel est le sens de l’appel que j’avais lancé.

J’ai fait 75 propositions à la demande du Président. Nous allons élaborer une loi qui touche aux questions de l’emploi, de l’éducation, de la lutte contre la discrimination.

Nous allons démocratiser l’accès à l’enseignement supérieur et aux grandes écoles. Tout un programme concernera les entreprises, très actives et dont la parole est très vive sur ce sujet. Nous allons également favoriser l’accès des jeunes à l’enseignement supérieur en modifiant la formation dans le second cycle du secondaire.



A.B. Pourquoi ces mesures sont-elles un enjeu politique majeur pour la France? Yazid Sabeg

La raison en est simple : cela relève de la vocation de la République que de faire en sorte que les individus se trouvent sur un même pied d’égalité. Nous aurons sinon, faute d’agir, une « France à deux vitesses » et un apartheid territorial et social qui se constituera de fait.

Aussi, si nous n’agissons pas, nous vivrons ce qu’ont vécu les Etats-Unis dans les années 1950-60, savoir des conflits intercommunautaires. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. La France est encore à l’abri de toute tendance communautaire. Ce type de comportement ne s’inscrit ni dans ses traditions, ni dans ses intentions.

Je voulais ajouter un autre point sur la question de l’identité. Je suis né ici et ai été élevé en « bon » républicain, c’est-à-dire dans l’oubli des origines. Mes ancêtres sont des gaulois et pourtant, je ne suis pas à proprement parler un gaulois, venant d’une partie de la France – l’Algérie –non peuplée de ce type de population. La République m’a appris cela, bien qu’elle ait séparé les communautés en Algérie.

Par ailleurs, il se trouve cinq ou six millions d’arabo-berbères dans ce pays mais celui-ci compte plus de jeunes qui apprennent le chinois que l’arabe. Je suis déconcerté par ce constat.

Aussi, si la France dispense à ses jeunes une identité collective fondée sur des valeurs, un sens commun, cette forme de conscience civique s’est malheureusement étiolée et il faudrait la revitaliser. Le sentiment de fierté lié à l’appartenance nationale est fragile et fondé ni sur la race ni sur la culture, mais sur des valeurs cardinales importantes dont la laïcité qui garantit l’altérité, le droit à la différence individuel et la non reconnaissance des communautés. La France ne connaît d’ailleurs aucune communauté organisée, en tant que telle, mais reconnaît aux individus des droits spécifiques. Malgré cela, existe ce sentiment quelque peu bigarré qu’une partie de la communauté française se sent délégitimée parce qu’elle est arabe ou berbère. 

De manière erronée, certains estiment même que celle-ci n'adhèrerait pas à nos valeurs en raison de différences culturelles ou religieuses trop importantes. Je pense, pour ma part, que cette analyse est fausse. En combattant les inégalités, en mettant l’éducation au cœur des politiques sociales, nous parviendrons à corriger cette situation.



Antoine Sfeir
Je suis, hélas de façon minoritaire, contre la diversité. Un titre de commissaire à « l’égalité des chances » aurait été amplement porteur. J’ai peur d’une diversité qui puisse parfois aboutir à une forme de promotion du communautarisme.

En effet, j’ai choisi d’être français, venant moi-même d’un pays à citoyenneté communautaire. J’ai eu le choix entre être musulman ou chrétien mais aussi sunnite, chiite, alaouite, druse, maronite, grec catholique, grec orthodoxe, arménien catholique, arménien orthodoxe, etc. De même que pour mes enfants, leur inscription à l’état civil devait soit être certifiée par un qâdî si j’étais musulman ; ou avoir était baptisé, si j’étais chrétien. La citoyenneté devait ainsi être accompagnée d’une religion.

Au contraire, et à mon sens, la citoyenneté doit transcender toute appartenance identitaire, communautaire ou régionale. Je ne veux pas être divers mais être citoyen et différent. Cette volonté est mise en avant par nous, européens, avec l’invention de la tolérance au XVIIème siècle, terme très néo-colonialiste. En effet, « tolerare » en latin signifie : « supporter », « accepter » l’autre. Qu’est-ce que cette acceptation signifie-t-elle réellement ? La reconnaissance doit passer par le respect de mon altérité et non de ma diversité. Cette distinction est fondamentale. Seulement, sait-on encore fabriquer des citoyens ?



A.B. Chantal Delsol, que pensez-vous de cette urgence à promouvoir une égalité réelle en France?

Chantal Delsol
Je ne sais en quoi consiste l'égalité réelle. Seule l’égalité en dignité peut être qualifiée d’égalité réelle.

Je voudrais rappeler que la France, historiquement, s’est faite en réduisant les diversités (la communauté bretonne). Aujourd’hui les diversités renaissent mais qui ne renaissent pas de la même façon. Elles ne sont plus internes à la France mais viennent d’ailleurs, se trouvent issues elles-mêmes du processus de la mondialisation. Or, si le modèle idéal républicain du XIXème siècle se constituait autour d’un monde fermé, il n’en va pas de même actuellement. 

Au XIXe siècle, le philosophe Fichte a commis un ouvrage : L’Etat commercial fermé.

Or, au contraire, lorsque les frontières se trouvent ouvertes, un certain libéralisme est inévitable. Il en va de même pour les personnes. Nous ne vivons plus dans un Etat fermé. L’idéal républicain d’égalité a en conséquence bien du mal à s’organiser et nous ne pouvons pas agir avec les Maghrébins d’aujourd’hui ce que nous avons fait avec les Bretons d’hier. Et nous ne le devons pas. La France doit revoir son idéal d’égalité pour accueillir les différences.

Nous ne pouvons pas vouloir à la fois l’égalité la plus grande possible et la diversité. Nous nous trouvons ainsi face à une contradiction. La France n’est pas faite pour la diversité parce qu’elle n’en a pas l’habitude et a, au contraire, promu l’égalité la plus totale possible entre les individus. Tel est notre destin et notre histoire et nous aimons notre pays ainsi. Pour autant, la France se veut une terre d’accueil et nous acquiesçons à cette ambition.

Qu’allons-nous alors faire? Comment à la fois récuser la diversité et être une terre d’accueil, accueillir l’autre ? Il faut l’intégrer, mais d’une certaine façon, le réduire à nous, cesser d’en faire un « autre ».

Il existe ainsi une contradiction dans la critique des propos de M. Bush lorsqu’il fait l’opposition entre un « monde sauvage » et un « monde civilisé ». En effet : que faisons-nous lorsque nous prétendons intégrer l’Autre ? Nous entendons prendre du « sauvage » et en faire du « civilisé ». Ceci illustre combien nos paradoxes sont grands.

Il importe donc d’être lucide afin de convenir que nous ne pouvons réclamer à la fois l’égalité républicaine du XIXe siècle et la diversité qui coïncide avec l’accueil de l’Autre.


Antoine Sfeir Je suis choqué. Je ne veux pas de l’égalité du XIXe siècle : elle n’existait pas à cette époque. Je veux la société égalitaire du XXIe siècle, c’est-à-dire la promotion de l’égalité des chances. Je veux que l’école républicaine, laïque et citoyenne soit opérante. Je veux que les professeurs et instituteurs puissent mener leur mission sans que les parents les en empêchent.

Vous parliez d’aider l’Autre, pour l’intégrer et non pour en faire un clone. Je crois que la France s’enrichit au contact de ses migrants. Voyez les grands philosophes, les grands maîtres, les grands professeurs du Collège de France et de toutes les facultés qui sont d’origine étrangère : telle est la République. Cependant, pour intégrer l’Autre, il faut le connaître. Ainsi, évoquiez-vous la question du port du voile. Mais dites-moi où se trouve écrit le mot « voile » à l’intérieur du Coran ? Pas une fois, le mot « cheveu » n’y est mentionné.

Ceux qui sont appelés – parfois de façon erronée – « les Maghrébins » auraient prétendument droit à quatre épouses. Or, il importe de ne pas lire isolément des sections de phrase du Coran. « Parmi les veuves et les orphelines, vous avez droit de choisir quatre épouses, à condition de les traiter équitablement » – et cela dans tous les domaines et à tous les niveaux. Si vous connaissez beaucoup d’hommes capables de traiter équitablement quatre épouses, je vous saurais gré de me les présenter. La phrase se poursuit − c’est Dieu qui parle : « et comme Je sais que vous ne pouvez pas, alors contentez-vous d’une ».

Il est entendu que règne aujourd’hui l’inégalité sociale. Nous ne pouvons faire en sorte que la faculté du Mirail à Toulouse soit égale à la Sorbonne de Paris, car l’inégalité des chances règne. Reconstruisons la République dans ses valeurs et nous aurons beaucoup de surprises, même de la part des « Maghrébins ».


A.B. Croyez-vous à l’islam des lumières, conciliant identité et modernité ?
La religion est une réalisation temporelle, donc humaine. Je crois en effet aux hommes de lumières. Observons le cas marocain. Quand le Roi du Maroc est arrivé au pouvoir en 1999, tout le monde annonçait qu’il ne saurait assumer sa fonction. Or, considérons la situation présente : la parité hommes-femmes était attendue en Algérie ; elle a été mise en place au Maroc.

L’islam des lumières a déjà existé, comme nous le rappelle l’Andalousie. Il a existé également au XXe siècle dans tous les pays du Levant. Mais l’islam des lumières doit aujourd’hui résister au raz-de-marée islamiste.


Frédéric Lenoir
D’une certaine manière, l’histoire de l’islam nous enseigne que cette religion a connu sa Renaissance avant son Moyen-âge. L’islam des premiers siècles fut un islam de raison, de débats philosophiques, de recherche d’interprétations, où la science s’est développée. Le monde andalou en donne une illustration extrêmement forte.

Prenons un exemple. En l’an 800, année où Charlemagne devient Empereur, règne à Cordoue le calife Abd al-Rahmān III. Ce dernier parle cinq langues, tandis que Charlemagne n’en parle qu’une. Dans le monde andalou, les écoles sont nombreuses. Ainsi, à Cordoue, dix-sept universités sont recensées, tandis qu’il n’en existe encore aucune dans le monde chrétien et qu’il faudra d’ailleurs attendre plusieurs siècles. La plus grande bibliothèque de Cordoue compte plus de 300 000 ouvrages, issus essentiellement de l’Antiquité. À l’inverse, le plus grand monastère d’Occident compte seulement 2000 ouvrages. La connaissance est beaucoup plus développée dans le monde musulman que dans le monde chrétien aux VIIIe et IXe siècles. Nous avons oublié cela. Mais les musulmans n’ont pas oublié que leur civilisation a connu la grandeur, puis la décadence. Il existe aujourd’hui chez les musulmans un sentiment d’humiliation, car la connaissance, la science, les lumières sont à présent l’apanage du monde occidental. Cela compte beaucoup dans la psychologie et il faut en tenir compte dans le cadre du dialogue des cultures.

L’histoire nous apprend aussi que les civilisations ne sont pas statiques, mais fluides. Nous avons connu l’ignorance ; à présent le monde occidental est marqué par une valorisation de la connaissance. Le monde musulman a connu des périodes où la connaissance était favorisée et pouvait contredire des dogmes de foi. Des discussions pouvaient s’engager. Or, à partir du XIIe siècle, les réformateurs qui cherchaient à discuter certains textes du Coran en ont été empêchés. Cela a conduit à une évolution vers une interprétation de plus en plus littéraliste, figée, entraînant une progressive décadence de la civilisation musulmane.

Si toute évolution de la pensée musulmane est possible, il existe cependant une spécificité de l’islam dans ses fondements : la confusion du spirituel et du temporel. Celle-ci est en contradiction flagrante avec ce qu’est l’Occident moderne. Plus qu’une interprétation, un musulman doit réaliser une rupture avec ses fondements mêmes. Beaucoup de pays et intellectuels musulmans ont du mal à l’accepter.

Il existe en effet une rupture profonde entre l’islam et l’Occident actuel. La laïcité (séparation du spirituel et du temporel) est un long combat dans l’histoire de l’Occident, qui a été paradoxalement permis par la religion contre elle-même. La modernité occidentale (la République, la laïcité) est apparue dans un contexte de lutte contre la religion catholique qui voulait conserver le pouvoir et l’emprise qu’elle avait sur la société. L’Inquisition, qui régna durant cinq siècles, était la traduction même de cette confusion du temporel et du spirituel, en contradiction avec les sources du christianisme. Le message des Évangiles formule en effet la séparation du politique et du religieux.

À l’inverse, le prophète Mohammed est venu fonder un royaume terrestre, une communauté de croyants dotée d’un pouvoir politique. L’histoire de Mohammed est celle de la confusion du politique et du religieux, tandis que celle de Jésus sépare le religieux et le politique. Il était donc possible aux intellectuels chrétiens de la Renaissance de critiquer l’Église au nom de l’Évangile. Ainsi, les lumières ont défendu la séparation du religieux et du politique, l’égalité de tous, les droits de l’homme, en se fondant sur l’Évangile. Il existe donc une contradiction intrinsèque profonde de l’Église en regard de ses propres sources. Elle a facilité l’évolution vers les valeurs fondamentales de la modernité. Car dans la pensée chrétienne et la pensée grecque, résident les concepts et instruments de pensée qui ont permis de mettre en place la laïcité et les droits de l’homme.

La difficulté du monde musulman aujourd’hui est d’arriver à trouver dans sa propre tradition ce qui va lui permettre d’accepter la démocratie, la laïcité, l’égalité de l’homme et de la femme, les droits de l’homme. Cela doit entraîner une rupture par rapport aux textes fondateurs.

Lire partie 3 La Méditerranée, un rêve de civilisation ?