La Chine se réveille, l’Inde émerge, la Russie resurgit, et le Boston Consulting Group dénombre au total une trentaine de puissances émergentes. Or les Occidentaux ne sont pas prêts à affronter ce monde nouveau. L’Europe comme les Etats-Unis ne parviennent plus à imposer leurs conceptions, comme l’a montré en 2007 le refus de l’aide internationale par la junte birmane. De même, les Occidentaux ne réussissent pas à faire pression ni sur la Chine à propos du Tibet, ni sur l’Iran. Nous ne contrôlons pas mieux la situation au Pakistan et en Afghanistan.
L’Europe doit donc faire preuve d’un plus grand réalisme, pour s’inscrire efficacement dans ce nouveau monde multipolaire, brutal, très concurrentiel et instable. En outre, nous prenons conscience que les biens essentiels s’avèrent limités. La compétition s’accroîtra donc, tandis que se multiplieront les crises financières, alimentaires et démographiques.
Pour que l’Europe ait un sursaut que j’estimerais utile au monde et devienne une puissance « tranquille », selon le mot du philosophe Todorov, elle doit donc délaisser son ingénuité et cesser de croire que les traités suffisent à modifier les réalités. En outre, les dirigeants politiques européens doivent reconnaître que l’ère de la puissance n’est en rien dépassée et que l’Europe, sans revenir à une forme archaïque de puissance, ne peut plus se limiter au soft power des normes. Enfin, sans renier sa diversité culturelle, l’Europe doit surmonter ses divisions, comme elle a pu y parvenir dans le cas de la Géorgie et de la Russie.
Un langage de vérité plus rude sera également nécessaire pour que nos positions soient prises en considération par la Chine, l’Inde, la Russie et les Etats-Unis. Des rapports de force soft devront donc être développés, notamment avec la Russie, dont les relations avec l’Europe sont des relations d’interdépendance. Quant aux Etats-Unis, notre attitude devra être clarifiée, notamment en termes de défense. Nous pourrons notamment profiter, pendant seulement quelques mois, de la disponibilité de la nouvelle administration américaine.
Enfin, les dirigeants européens devront revenir vers les populations pour leur affirmer leur forte volonté de poursuivre la construction européenne en menant des politiques communes sans dessaisir les entités démocratiques de chaque Etat.