Brice Hortefeux,
ministre d�l�gu� aux collectivit�s territoriales
Le choix de l’Auvergne pour lieu de l’Université
d’été des CCI ne peut être anodin.
Cette région qui, de l’extérieur, peut
paraître défavorisée, possède
en réalité beaucoup d’atouts. Hors Ile-de-France,
elle est la deuxième région exportatrice par
habitant. L’entreprise Michelin, qui est la seule
de niveau mondial à ne pas avoir son siège
en Ile-de-France, y joue un rôle décisif. Vous
y trouverez aussi Sanofi, Limagrain, Volvic et ses 7 millions
de bouteilles/jour, et enfin, Théa, premier laboratoire
indépendant d’ophtalmologie. En Auvergne, la
part d’emplois industriels est supérieure à
la moyenne nationale : 20,4% contre 17,4%.
La France assoupie
Avant de se demander si le réveil de la France est
possible, il faut faire un bilan réaliste de notre
situation. Une fois les Trente Glorieuses derrière
nous, les gouvernements successifs n’ont pas toujours
pris la mesure des événements et des enjeux.
La France n’a pas engagé les réformes
structurelles dont elle avait pourtant besoin. Ne s’étant
pas adapté, le pays s’est retrouvé à
la traîne dans un certain nombre de domaines.
Notre système d’instruction présente
des signes préoccupants. A cet égard, l’enquête
de l’Université de Shanghai parue récemment
dans la presse m’a frappé. Elle classe les
500 premières universités et écoles
mondiales. La première université française
apparaît au 46e rang et la première école,
Polytechnique, seulement au 208e. Notre système éducatif
a décroché du peloton de tête. Une réflexion
sur l’émiettement du système universitaire
français est donc indispensable. Il encourage des
études trop longues et trop généralistes
qui ne garantissent pas l’emploi, contrairement à
l’apprentissage. De plus, ce système n’est
plus compétitif. Par exemple, il n’envisage
pas sérieusement le bilinguisme ou le trilinguisme.
Notre pays ne pourra se réveiller qu’après
avoir engagé une refonte de son système éducatif
qui le rendra plus performant et ouvert sur le monde du
travail.
D’autre part, le problème de l’âge
de départ à la retraite pour nos concitoyens,
est un sujet encore tabou qui cristallise les conservatismes
de tous ordres. Il ne s’agit pas ici de repousser
radicalement l’âge de départ à
la retraite mais il est question d’efforts collectifs.
Il faut regarder l’évolution des autres pays
européens. Au mois de juillet, l’Allemagne
a engagé une réflexion sur le report de l’âge
de la retraite à 67 ans.
Le Danemark a fait de même. Le Portugal a mis en route
une réforme, qui court jusqu’en 2015, pour
aligner l’âge de départ à la retraite
de la fonction publique sur celle du privé. Ces réformes
ont lieu à notre porte mais par manque de pédagogie,
elles ne suscitent aucun débat dans notre pays.
Par ailleurs, nous sommes au premier rang du nombre de jours
de congés avec 39 par an en moyenne, devant l’Allemagne
avec 27, la Grande-Bretagne avec 24, le Canada avec 19 et
les Etats-Unis avec 14. La France est également le
pays qui a le moins d’heures travaillées avec
1481 heures par an et par salarié français,
contre 2088 heures en moyenne pour les autres pays développés.
Conséquence : les 196 premiers jours travaillés
de l’année le sont pour les prélèvements
obligatoires et cotisations sociales et les Français
ne travaillent pour eux qu’à partir du 17 juillet.
La France est aussi à la traîne dans d’autres
domaines. Ces 15 dernières années, 62 prix
Nobel scientifiques ont été remis aux Américains,
9 aux Anglais et 7 aux Allemands. La France est en queue
de peloton avec 4 prix.
C’est une inversion totale par rapport aux 50 années
précédentes. En outre, le forum de Davos a
placé la France au 30e rang mondial en ce qui concerne
la compétitivité. Un pays comme l’Islande
est loin devant nous. Enfin, depuis 1980, l’Allemagne
a connu 9 gouvernements, l’Espagne 8, la Grande-Bretagne
7 et la France 26. L’instabilité ministérielle
est beaucoup trop forte au sein de l’Hexagone.
Des signes de vitalité
Loin de sombrer dans un quelconque catastrophisme, il est
nécessaire que nous sachions aussi mettre en avant
nos atouts. Notre modèle social n’est pas mort
mais il n’évolue pas. Il faut donc engager
des réformes. Les changements ont déjà
commencé et certains signaux sont très encourageants.
Le taux de croissance s’améliore, il sera cette
année de 2,5%. Les statistiques des douanes prouvent
que la France bat des records d’exportation, avec
une progression de 7,5% par rapport au premier semestre
de l’année dernière. Les finances publiques
commencent à s’améliorer grâce
au surplus fiscal de la TVA et de l’impôt sur
les sociétés.
La tendance sur le marché de l'emploi s’est
inversée. Le chômage a baissé de 10,2%
à 9,2%. Toutes les deux minutes, un homme ou femme
retrouve une activité professionnelle. La population
dans les zones rurales augmente deux fois plus vite que
dans les zones urbaines (hors Ile-de-France). Le rôle
de l’Etat est d’accompagner ces signaux encourageants.
Des changements nécessaires
Pour pérenniser ces succès, il est nécessaire
de suivre trois pistes de changements.
Les politiques de partage du travail et de création
de richesses doivent encourager l’initiative. Or ce
n’est actuellement pas le cas en France. Je suis frappé
par le chiffre des créations d’emplois marchands.
82% des créations nettes d’emplois au cours
des 25 dernières années ont concerné
le secteur public. Ces créations ont donc en réalité
été financées par l’impôt.
Cela doit changer car c’est le coeur de notre problème
social. Sans rien à distribuer, le problème
de la création de richesse finit obligatoirement
par devenir un problème de redistribution. Aujourd’hui,
la politique sociale est concentrée sur les plus
pauvres. Les catégories intermédiaires ont
le sentiment, souvent à juste titre, d’être
toujours assez riches pour devoir payer leurs impôts
et jamais assez pauvres pour pouvoir bénéficier
des prestations.
D’autre part, nous devons engager une politique de
plein emploi. Il faut commencer par encourager l’activité,
celle des seniors naturellement, mais aussi des jeunes,
des femmes et des titulaires des minima sociaux. L’écart
entre les revenus tirés de l’assistance et
ceux tirés du travail doit être plus important.
Il faut impérativement supprimer tous les effets
de seuil. Aucun titulaire de minimum social ne devrait rester
sans exercer une activité susceptible de l’amener
progressivement à reprendre un emploi marchand. Par
conséquent, il faut encourager ceux qui veulent travailler,
notamment en réduisant les charges sociales sur les
heures supplémentaires.
Enfin, notre droit du travail doit être modernisé
en profondeur. Celui-ci doit cesser de décourager
les créations d’emplois et accréditer
l’idée selon laquelle salariés et entreprises
forment deux camps opposés. Il faut le simplifier,
faire en sorte de privilégier le contrat de travail
à durée indéterminée et encourager
l’embauche dans les entreprises qui se développent
sans compliquer la vie des entreprises en difficultés.
Dans cette perspective, le dialogue social prend toute son
importance. Les gouvernements connaissent des difficultés
dès lors qu’ils n’ont pas d’interlocuteurs
syndicaux suffisamment représentatifs.
Rendez-vous en 2007
Les élections présidentielles et législatives
vont donner lieu à des réflexions importantes
sur l’ensemble de toutes ces questions. La dernière
fois, les débats ont été escamotés
par la particularité d’un des deux candidats
du deuxième tour. Cette absence de débat est
sans doute l’une des raisons de la lenteur des réformes.
Rien n’a été évoqué sur
les retraites, la construction européenne, le social,
le droit du travail.
En général, la population doute de la parole
et de l’engagement des responsables publics et gouvernementaux.
Une grande exigence devra être de mise lors de ce
prochain débat. Les différents candidats devront
prendre des engagements sur les réformes mais aussi,
et cela est nouveau, sur le calendrier des réformes.
Je suis persuadé que ce qui était un élément
subalterne des précédents grands scrutins
doit devenir un élément de fond essentiel
afin de restaurer la crédibilité des politiques.